Tous patriotes ?

Jeanne d'Arc dessinée dans Hetalia

Jeanne d’Arc dessinée dans Hetalia

Vidéo : Hetalia – “A bientôt ! (Until we meet again)”

Il y quelques jours, un ami m’a montré un épisode d’une série d’animation japonaise, Hetalia : The Beautiful World, qui personnifie et caricature différents pays, le tout dans des épisodes de cinq minutes. Le premier volume du manga est sorti en 2006 et cet épisode a été diffusé pour la première fois en 2013. Il s’agit ici de l’épisode 15, “A bientôt ! (Until we meet again)” (le lien ci-dessus vous y amènera), dans lequel la protagoniste japonaise, Lisa, visite le Mont-Saint-Michel et y rencontre un drôle de guide, un beau dandy un peu frimeur qui porte l’étonnant nom de… France. Wah, quelle surprise !

Bref, il nous dit que sa “passion, c’est de faire la grève !” (héhé, c’est rigolo), il drague un peu, et, à la fin, un personnage bizarre du type alien atrophié dit de lui qu’il est un “play-boy” (je crois que les aliens atrophiés et moi n’avons pas tout-à-fait le même concept de ce qu’est un “play-boy”, hum…). La petite Lisa est toute impressionnée, mais elle est aussi tout ouïe, pendant que notre merveilleux Monsieur France lui raconte… Tadadam ! La guerre de Cent Ans (qui n’a pas duré cent ans, comme chacun sait). Il est dévasté lorsqu’il raconte la capture de Charles VII par les Anglais, ça, passe encore, mais c’est ensuite que tout devient problématique : on nous présente ici Jeanne d’Arc, “véritable miracle”, qui arrive de manière parfaitement surnaturelle et mystique pour libérer Orléans et faire couronner Charles VII, le tout en quatre mois seulement, puis, elle est abandonnée par tous lorsqu’elle est brûlée vive. Elle est glorifiée et érigée en martyr par “France”, qui connaît même par cœur la date exacte de son supplice (le 30 mai 1431, héhé, moi aussi je la connais, et ce n’est pas parce que je viens de voir la vidéo et que je l’ai notée sur un petit calepin Doctor Who, hein, pas du tout !) !

Pour bien enfoncer le clou, le dandy nous balance cette phrase magnifique : “Plus le patriotisme est fort chez une personne, plus leurs vies finissent tragiquement.” Snif snif. (Et un snif de plus pour la faute d’accord – une personne ne peut pas avoir plusieurs vies, sauf si elle est un chat -, mais ça, c’est hors sujet.) Évidemment, on nous dit que la France veut le bonheur pour tous, et puis des licornes magiques partout, aussi, et que, quand même, il ne faudrait pas oublier que TOUS les Français sont chrétiens, hein. Je sais, évidemment, qu’il s’agit là d’une caricature, de tout un tas de clichés, mais il faut dire que, d’une part, c’est intéressant, et que, d’autre part, c’est énervant. Pourquoi ? Parce que les Français ne sont pas tous des dandys dragueurs, parce qu’ils ne sont pas tous chrétiens, que même parmi les chrétiens, ils ne sont pas tous pratiquants, mais que surtout, SURTOUT, ils ne sont pas tous patriotes.

Le patriotisme désigne le dévouement d’un individu envers son pays qu’il reconnait comme étant sa patrie, c’est-à-dire le pays, la nation, à laquelle il a le sentiment d’appartenir, que cela soit de naissance ou non. Rappelons que le patriotisme est différent du nationalisme, qui est un principe politique, né à la fin du XVIIIe siècle, tendant à légitimer l’existence d’un État-nation pour chaque peuple (initialement par opposition à la royauté, régime politique qui en France sera ensuite nommé Ancien Régime). Ce principe politique s’est progressivement imposé en Europe au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ce terme désigne aussi des mouvements politiques déclarant vouloir exalter une nation sous toutes ses formes (État, culture, religion, traditions, préférence nationale pour l’emploi…), par opposition aux autres nations et populations. Cette deuxième variante du mouvement s’est développée à partir de la fin du XIXe siècle, vers 1870 : chauvine et xénophobe, elle trouvait alors ses militants principalement dans la petite bourgeoisie. C’est aussi celle qui est utilisée le plus communément, de nos jours.

Si le patriotisme a caractérisé, par moments, la quasi-totalité du pays – lors de la Première Guerre mondiale, par exemple -, et que ce sentiment a appartenu à la gauche, il est vrai qu’il a glissé, sous la IIIème République, vers la droite, avec son symbole le plus fort et récurrent : Jeanne d’Arc, première défenseuse de “l’esprit français”, dans tout ce qu’il avait de chrétien et de royaliste, au XVème siècle. C’est bien sous cette même IIIème République qu’est né le nationalisme français, selon la formule de René Rémond dans La Droite en France de 1815 à nos jours (1954) : “Le Boulangisme fut l’acte de naissance du nationalisme français, et l’affaire Dreyfus son acte de baptême.”

Il me semble que patriotisme et nationalisme n’ont pas fusionné immédiatement – et peut-être n’ont-ils toujours pas fusionné -, même si Jeanne d’Arc, symbole du patriotisme, et les aspects virulents du nationalisme ont très vite appartenu à la droite, et que, de nos jours, nous associons volontiers patriotisme, nationalisme, et extrême droite, voire fascisme – il est important de rappeler qu’il n’y a eu, en France, qu’un seul parti réellement fasciste, le PPF ou Parti populaire français (1936-1945), fondé et dirigé par Jacques Doriot, qui était également l’un des deux principaux partis collaborationnistes en 1940-1944, avec le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat.

Aujourd’hui, il existe une idée commune en France, qui veut que “patriotisme” signifie Front National, et il est vrai que ce parti a investi la Place des Pyramides à Paris pour ses meetings, place où trône une statue de… Jeanne d’Arc ! Mais alors, la France est-elle encore patriotique dans son ensemble (une réponse positive conforterait le cliché observé dans Hetalia) ? Si, aux dernières élections Européennes, le Front National a remporté 25,1% (!!!) des voix, le taux d’abstention était énorme : 56% en France. Bon, donc, déjà, on n’est pas tous d’extrême droite. Si on est bon en maths, on peut en déduire que si (et seulement si) patriotisme = extrême droite, alors on n’est pas tous patriotes. Mais je sais bien que vous n’êtes pas idiots et que les choses ne sont pas aussi simples que cela (sinon, je ne serai pas entrain d’écrire cet article avec Léa qui me fait remarquer qu’il “est long, non, ton article ?”).

Du coup, plongeons-nous dans un contexte récent : celui des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, et des marches “citoyennes et républicaines” des 10 et 11 janvier suivants. Premièrement, vous remarquerez que le nom de ces marches est éloquent : pas de “patriotisme” en vue. Ensuite, les jours qui ont suivi le 7 janvier ont été déclarés “deuil national”, et une Union sacrée a été formée. L’Union sacrée est le nom donné au mouvement de rapprochement politique qui a soudé les Français de toutes tendances (politiques ou religieuses) lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Cependant, l’Union sacrée de janvier 2015 n’a pas tout à fait rempli tous les critères nécessaires à son établissement, puisque le Front National en a été écarté. Je retombe sur mes pattes : le parti le plus “patriote” de tous ne faisait pas partie de ce rassemblement socio-politique primordial. Bref, une très grande partie des Français s’est solidarisée face à des événements qui menaçaient bien moins le territoire français que des valeurs françaises, certes devenues mondiales, aussi importantes et précieuses que la liberté d’expression et la liberté de la presse, et le monde entier s’est solidarisé avec elle.

Voilà ce que j’en conclus : non, la France n’est plus patriote dans son ensemble. Mais, quelle importance ? Les événements de janvier 2015 nous ont prouvé que chaque individu fait partie d’un système mondial, universel, que nous sommes tous les mêmes, tous dans le même bateau, et, pour reprendre les mots – que je tire, d’ailleurs, des Mots (1964), haha, quel excellent jeu de mots – de Jean-Paul Sartre : “…que reste-t-il ? Un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui.”

Daffy

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3 thoughts on “Tous patriotes ?

  1. Sweetie, pour moi tu t’engages sur un chemin glissant. Bien que patriotisme et nationalisme aient été souvent confondus ces dernières années (voire repris à la sauce Lepeniste) je ne vois pas en quoi la france n’aurai pas le droit d’être patriote. Le FN n’est pas patriote, il est nationaliste. La confusion est facile mais je refuse d’être assimilée à un sentiment de nationalisme en me déclarant patriote. Tu nous cite Jean-Paul Sartre, je lui préfère le joli mot de Romain Gary “Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres.” Je trouve un peu facile, dans un contexte de mondialisation patente de crier que les français ne sont plus patriotes parce qu’ils ne votent plus. Être en désaccord avec la façon dont notre pays est gouverné ne veut pas dire rejeter en bloc son amour pour sa culture, son histoire, ni ne plus avoir envie de lui construire un nouveau visage. Si les Français sont silencieux face aux urnes c’est que les dirigeants ne répondent pas à leurs attentes, et j’espère bien qu’un nouveau visage émergera qui saura de nouveau emporter l’adhésion. Le nationalisme haineux que promet le FN n’est pas du patriotisme, c’est un levier de terreur nourri par l’incompréhension malheureusement trop présente dans des milieux qui cherchent à se rassurer par une figure forte et immuable, en s’accrochant à un passé qui tombe en miette, ou en se construisant une figure idéalisée et fantasmée (complètement impropre) de ce que devrait être la France. Le patriotisme ne se mesure pas seulement aux soldats et aux votants. Le patriotisme se nourrit individuellement en construisant tous les jours une France mieux à même d’appréhender les défis de son histoire (pour moi, ceux pour lesquels tu dis vouloir t’engager comme le féminisme ou la transition énergétique sont très beaux et répondent du patriotisme). Être patriote ne s’oppose pas à se sentir citoyen du monde.

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    • Je ne dis pas tout à fait ça – et un article sur le droit de vote viendra en temps voulu -, je n’ai rien contre le patriotisme – au contraire, le patriotisme en son essence est tout à fait honorable et je ne crois pas y être étrangère. Cependant, ici, j’ai essayé d’étudier les clichés du patriotisme et de démontrer que la France ne rentre pas dans ces clichés, et qu’elle s’inscrit, dans son ensemble – je l’espère -, dans un système universaliste. Tu vois ? Et cette citation de Gary est magnifique.

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  2. Salut !
    Je sais que c’est hors débat, mais c’est juste pour préciser un truc à propos d’Hetalia: il s’agit d’un manga tendance shojo crée par un Japonais vivant aux Etats-Unis : il a eu l’idée de personnages qui sont en fait des pays anthropomorphisés, c’est à dire représentés par des êtres humains avec des personnalités différentes (il y a donc Italie, Allemagne, Japon, Angleterre, Etats-Unis, etc…) Ce sont en gros des incarnations de clichés gentillets sur les pays en question. C’est parfois drôle, souvent assez idiot et vaguement superficiel, (d’autant que l’auteur se pique de donner des leçons d’histoire pas toujours très réussies) et il le faut prendre tel qu’il est: un anime pour adolescents. En fait, je le trouve surtout intéressant en tant que témoignage de la vision qu’ont les Japonais des pays occidentaux (et cette vision semble incarnée par le personnage de Japon dans le comic : un mélange d’intérêt et d’incompréhension face à certaines bizarreries des pays occidentaux.) A mon avis, l’auteur a juste pris le personnage de Jeanne d’Arc parce que c’est un des seuls personnages historiques français réellement présents dans la culture internationale, avec Napoléon Ier.
    Je trouve assez triste que le patriotisme ait mauvaise presse dans une certaine opinion, d’autant qu’à une certaine époque, être patriote était une valeur de gauche : aimer la France, c’était aussi prouver son attachement aux valeurs démocratiques héritées de la Révolution française, contre ceux qui rejetaient cet héritage (et d’ailleurs, Jeanne d’Arc était aussi une figure de gauche: n’était-elle pas une humble bergère, comme le soulignait Michelet?). L’affaire Boulanger, puis l’affaire Dreyfus a entraîné une récupération de ce patriotisme devenu nationalisme par la droite.
    Voilà. Désolée, beaucoup de bruit pour rien. A bientôt !

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