Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles…

“Cela n’empêche que j’ai un besoin terrible de – oserai-je dire le mot ? – de religion. Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles. J’ai toujours rêvé de peindre ainsi…”

[Extrait d’une lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo, datant de septembre 1888.]

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Vincent Van Gogh, Nuit Étoilée sur le Rhône, huile sur toile, 1888, Musée d’Orsay, Paris

J’ai toujours adoré Vincent Van Gogh et son oeuvre, je pense, par exemple, au Crâne de squelette fumant une cigarette, à A la porte de l’Éternité, ou encore à l’Autoportrait au chapeau de paille de Detroit, et surtout à ses toiles tardives, bleues et jaunes – sa Nuit Étoilée sur le Rhône, son Champ de Blé aux Corbeaux, son Eglise d’Auvers-sur-Oise – des grands classiques, en somme, me direz-vous, mais ne vous inquiétez pas, j’en ai sous le pied – j’ai même failli faire un master de recherche à Amsterdam, il y a quelques années, sous la direction de l’un des conservateurs du VanGoghMuseum (la raison pour laquelle je ne l’ai pas fait, c’est une autre histoire…). D’ailleurs, saviez-vous qu’il n’existe pas un mais trois Chambre de Van Gogh à Arles, l’un  conservé au musée d’Orsay, l’autre au musée Van Gogh, le dernier à Chicago ?

Je trouve ce peintre fascinant (et, finalement, je suis un peu comme tout le monde : n’est-ce pas normal d’être fasciné par Van Gogh ?), non pas parce qu’il s’est suicidé ou parce qu’il n’arrivait pas à vivre de son oeuvre, mais parce que ses toiles sont empreintes d’une émotion absolument incroyable et d’une sorte de secret dont il est le seul détenteur et duquel il nous laisse entrapercevoir, par moments, quelques fragments. C’est la poésie de l’oeuvre de Van Gogh qui me touche le plus. Je ne crois pas que Van Gogh était réellement fou – je me tiens ici du côté d’Antonin Artaud (qui, lui, l’était absolument), qui rejette les diagnostics des médecins dans Le Suicidé de la Société, un essai poignant qu’il a rédigé à la suite de sa visite d’une exposition tenue au musée de l’Orangerie* en 1947. Schématiquement, pour Artaud, Vincent (ouais, je l’appelle par son prénom, je me la joue intimiste) était une victime de son temps et de la société qui l’entourait. Le marché de l’art faisait que vous dépendiez, sinon des commandes, des salons, très nombreux à l’époque, auxquels venaient mécènes, et, surtout, journalistes, faisant et défaisant les réputations et les carrières – on le voit un petit peu dans le film Cézanne et moi de Danièle Thompson, sorti en 2016, ou dans le roman de Zola dont il est question dans le film, L’Oeuvre. On voit dans ses lettres à Théo que Vincent espère un changement de fonctionnement de la société : “Tu sais que je crois qu’une association des impressionnistes serait une affaire dans le genre de l’association des 12 préraphaélites anglais, et que je crois qu’elle pourrait naître. Qu’alors je suis porté à croire que les artistes entre eux se garantiraient la vie réciproquement et indépendamment des marchands, se résignant à donner chacun un nombre de tableaux considérable à la société, et que les gains comme les pertes seraient communs… La grande révolution : l’art aux artistes, mon Dieu, peut-être est-ce une utopie et alors tant pis.” (juin 1888). On ressent dans la dernière phrase une note de réalisme, presque de défaitisme, d’abandon : il a conscience que, de son vivant, le marché de l’art n’évoluera pas dans le sens de ses espérances. Si Van Gogh n’était pas fou, il va sans dire qu’il présentait des troubles psychologiques : il était parfois saisi de crises qui le tétanisaient au point qu’il ne pouvait ni peindre ni écrire, et on dit également qu’il lui arrivait d’avoir des hallucinations et des acouphènes, qui seraient la raison de son oreille coupée.

Peut-être qu’il entendait des voix, mais, pour moi, inutile de le comparer à Jeanne d’Arc, à une sorte de prophète ; je dirai plutôt de Vincent Van Gogh qu’il s’agissait d’un visionnaire, bien que le terme ne me plaise pas, d’un homme qui, comme Rimbaud, maniait son art d’une façon nouvelle, inouïe, réellement avant-gardiste – mais tout à fait unique, nous proposant une autre vision de la réalité et une plongée dans un imaginaire nouveau et très personnel. Les deux sont, pour moi, des coloristes exceptionnels – prenez ce vers célèbre du poème “Le Bateau Ivre”  : “J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies”, où Rimbaud nous propose un paysage alternatif, à la nuit lumineuse et colorée, à la fois macabre (“verte” peut faire référence à l’imaginaire des cadavres) et hyper-vivante (non seulement il personnifie la neige grâce à l’adjectif “éblouies”, mais il la rend d’autant plus vivante qu’elle est 1- illuminée 2- surexposée, ce qui peut presque être désagréable comme sensation, ou, au contraire, l’éblouissement peut être l’effet du choc qui suit la rencontre d’une beauté incommensurable). Bref, la poésie de Rimbaud est peinture et image et elle nous amène au-delà du quotidien, au-delà du monde que nous fréquentons d’ordinaire. Van Gogh coloriste, c’est peut-être plus évident, me direz-vous. Oui, bien sûr, mais avez-vous lu quelques extraits de ses lettres ? Prenez, par exemple, un extrait d’une lettre de juin 1888 : “Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C’était pas gai, mais pas non plus triste, c’était – beau. Le ciel d’un bleu profond était tacheté de nuages d’un bleu plus profond que le bleu fondamental d’un cobalt intense, et d’autres d’un bleu plus clair, comme la blancheur bleue des voies lactées. Dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous – même à Paris – c’est donc le cas de le dire : opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs. La mer d’un outremer très profond – la plage d’un ton violacé et roux pâle il m’a semblé, avec des buissons sur la dune (de cinq mètres de haut la dune) des buissons bleu de Prusse. Maintenant que j’ai vu la mer ici, je ressens tout à fait  l’importance qu’il y a de rester dans le Midi, et de sentir qu’il faut encore outrer la couleur davantage – l’Afrique pas loin de soi.” On voit que Vincent recherche en permanence une forme de justesse dans les mots et dans le ton, la teinte, et qu’il voit dans le ciel de la nuit, pourtant si simple, une immensité colorée qui se déplie et se complexifie comme un kaléidoscope, dont il s’efforce de décrire, autant dans ses lettres que dans sa peinture, toutes les combinaisons et tous les états. Son imaginaire des paysages colorés – ou des paysages tout court -, qui se traduit autant par sa palette que par sa touche, toujours mouvante et parfois virulente, devient une réalité nouvelle. Vincent nous invite à voir le monde dans toute sa profondeur et tout son esprit ; sous son pinceau, la nature prend vie, s’éveille, se transforme. Son rôle en tant qu’artiste est de nous faire voir ce que nous ne voyons pas, mais auquel, lui, a accès. Vincent Van Gogh est, pour moi, plus qu’un peintre, il est un montreur de vie, de rêve, de possibilités. Il nous enseigne à voir, non pas simplement par la vue, mais par l’esprit – pour citer l’artiste allemand Paul Klee, “l’art ne reproduit pas le visible, mais plutôt, il rend visible.” (Creative Credo [Schöpferische Konfession] 1920).

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Vincent Van Gogh nous montre-t-il des choses que sont déjà-là ? Je ne sais pas, mais, lorsqu’il dit que “peindre les étoiles” lui permet d’accéder à une forme de “religion”, je crois en réalité qu’il vise, par le moyen de l’art, à capturer sa vision kaléidoscopique du monde dans tout ce que celui-ci a de vivant, d’éveillé, de spirituel – bref, la peinture permet à Van Gogh de capturer et de transmettre des aperçus du cosmos tel qu’il en fait l’expérience, ou tel qu’il l’imagine.

Pour finir, les toiles de Vincent Van Gogh nous offrent, dans leur splendeur et leur mystère, une myriade de possibilités, ou, devrais-je dire, un peu d’infini.

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Champ de Blé aux Corbeaux, Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1890, VanGoghMuseum, Amsterdam

 

 

 

 

 


*Au passage : allez à l’Orangerie, c’est un musée qu’on oublie souvent, ou sur lequel on fait une impasse quand on est à Paris, mais ses collections des XIXe et XXe siècle sont très riches, et la section réservée au Douanier Rousseau est formidable. L’expérience qu’on peut avoir en pénétrant la salle des Nymphéas de Monet constitue à elle seule une immersion dans un monde irréel qui vaut le coup d’être vécue, une sorte de plongée sous-marine involontaire mais fascinante… Oui, vraiment, allez-y !

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