Cette cicatrice

En tout petit, à côté de l’œil gauche

Sur les mains, à cause de petites égratignures du quotidien

Sur les poignets, quand j’ai trop gratté mon eczéma

En très grand, une brûlure sur la cuisse droite

 

Toutes ces cicatrices-là, ça va. Elles racontent chacune leur histoire, mon histoire.

J’avais trois ou quatre ans et j’avais vraiment hâte d’aller au musée avec me grands-parents, si hâte que je suis tombée dans l’escalier.

Hier, je me suis fait quelques égratignures en faisant la vaisselle ou en grimpant sur les installations sportives du gymnase pendant l’atelier théâtre.

Ce matin, j’étais un peu stressée à cause d’un rendez-vous important pour la suite de mon année.

J’avais neuf ans et j’étais enrhumée. J’ai fait une inhalation : du vicks dans un bol d’eau bouillante. Le bol est tombé.

Tout ça, ce n’est pas grave, ce n’est pas important, je m’en fiche. Les cicatrices, qu’elles restent ou qu’elles disparaissent, à la fin, qu’est-ce qu’elles prouvent ? Elles prouvent qu’on est vivant, qu’on ne reste pas enfermé et enroulé dans du papier-bulles, pour ne jamais s’abîmer. Elles prouvent qu’on a un quotidien toujours changeant, et qu’on a un passé ; elles sont porteuses de souvenirs.

Mais cette cicatrice-ci, je ne l’aime pas. Je la hais, même. Je ne m’y habitue pas. Je déteste la voir. Elle est toute petite pourtant : une boursouflure d’un peu plus d’un centimètre de long et de quelques millimètres de large, sur mon coude gauche, ce n’est rien, n’est-ce pas ? Mais alors, pourquoi me fait-elle aussi mal ? Quel souvenir portes-tu, cicatrice au coude ? Cette cicatrice est là, comme pour me narguer, pour me rappeler, tous les jours, mon idiotie, mon manque de responsabilité.

J’avais dix-huit ans et je conduisais. Je conduisais vite, trop vite. Je conduisais si vite que j’ai voulu dépasser une autre voiture, mais la route était trop étroite et mon dépassement n’était pas maîtrisé. L’herbe au bord de la route, à gauche – un coup de frein – un coup de volant – je hurle, je hurle, peut-être que quelqu’un me retrouvera, si je ne meurs pas, mais si, je vais mourir, c’est fini, qu’est-ce que j’ai fait !? – le fossé de droite – un tonneau – un autre – encore un autre – stop. Une voix : “Arrêtez de crier, mademoiselle, je suis là.”

J’avais dix-huit ans, ma vie avait à peine commencé, et je pensais avoir des éclats de pare-brise dans le visage. Je criais qu’il fallait appeler ma mère, on m’a faite allonger dans l’herbe, les pompiers sont venus, j’ai pleuré dans l’ambulance, j’ai rien vu, rien compris, soufflez dans le ballon, s’il vous plaît, mais j’ai pas bu, et elle est où, maman ? Et papa ? Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée !

J’ai eu une chance incroyable. Pas blessée, rien, à part un simple éclat de pare-brise, tout petit, dans le coude gauche. Deux ou trois points de suture, je ne sais plus, et c’est tout. Au revoir, faites attention à vous, soyez responsable sur la route.

Et j’ai culpabilisé. J’ai culpabilisé tous les jours, et, tous les jours, je culpabilise, d’avoir pris le risque de rendre mes parents malheureux. Après ça, pendant un bon moment, j’ai cru que ma famille m’en voulait. J’ai cru qu’on me regardait de travers, qu’on ne voyait en moi qu’une ado irresponsable qui avait failli foutre sa vie en l’air. Et ils n’auraient pas eu tort de penser cela, c’est ce que j’étais. Mais l’engueulade de mes parents n’est jamais arrivée. Ils m’ont chérie, aimée, câlinée, plus que jamais. Et j’ai continué de culpabiliser.

Cette cicatrice, cette petite cicatrice de rien du tout, là, sur mon coude, c’est la marque indélébile du jour où est né en moi ce sentiment de culpabilité. C’est ma punition quotidienne : hé, salut, tu te rappelles le jour où tu as fait trois tonneaux ?  T’es vraiment trop conne. J’espère que tu t’en veux, tu devrais. Tu devrais t’excuser pour l’éternité.

                          Cette cicatrice, c’est mon accident qui me hante.

                                                                                                                                        Je la déteste.

 

 

Advertisements

2 thoughts on “Cette cicatrice

  1. L’histoire de ta cicatrice est touchante et douloureuse, et j’ai juste envie de te dire de ne pas culpabiliser même si c’est dérisoire et sans doute impossible pour toi. Et de te faire un câlin aussi, évidemment, parce que c’est pas facile du tout, d’en parler comme d’avoir ce truc qui pèse en soi.

    C’est drôle, il y a peu (…à peu près deux jours avant que tu postes ton article, même pas), j’ai justement comparé avec quelqu’un deux trois cicatrices qu’on avait. Et c’est vrai que si certaines me laissent complètement indifférentes, voire amusée (j’en ai une assez longue sur le tibia faite en m’amusant des rochers, celle-là je la trouve plutôt sympa!), d’autres me font honte, et je ne les ai pas décrites ce jour-là, même si elles sont visibles dès qu’on regarde.
    Mais puisque tu partages la tienne…J’en ai trois, sur l’avant-bras gauche, que je n’aime pas. Deux sont très atténuées, la troisième encore bien nette. Trois bandes plus sombres que ma peau, des plaies ouvertes qui ont mis des mois à simplement guérir par ma faute, parce que je me suis grattée à mort et arraché la peau quand j’étais persuadée que j’allais pas me remettre de cette troisième année de prépa, l’été 2014. J’en ai honte parce que c’est moi qui me suis fait ça toute seule, dans un moment certes difficile, mais que j’ai pas su tourner ce moment difficile en construction positive et qu’à la place, je me suis tournée contre moi-même, qui n’était pas responsable et méritait encore moins ce traitement. Il y en eu encore une, quelques mois plus tard, pour toujours la même raison…Mais rien depuis 🙂

    Like

    • Merci Lucie ! Ce que tu partages est très touchant, et je sais que ça demande beaucoup de courage. Je suis heureuse de savoir que tu ne t’es pas blessée depuis ces dernières cicatrices, la prépa n’en vaut pas la peine – rien n’en vaut la peine, d’ailleurs. Oh ma Lucie, je pense fort à toi et j’espère qu’on pourra se revoir bientôt ! Merci beaucoup pour ton message 🙂 Je pense à toi ! ❤

      Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s