Le rire de Mehdi

On devinait à peine les dernières lueurs du soleil derrière les volets fermés. Entre ses draps chauds, Esteban essayait de ne pas croiser son regard – ç’aurait été trop beau, trop grand, trop émouvant. Tout, de la lumière tamisée de la lampe aux frissons qui parcouraient son corps au rythme des doigts de Mehdi, oui, tout contribuait à cette atmosphère si particulière, à ce moment si précis et parfaitement identifiable, celui où l’on tombe amoureux, celui où l’on perd pied et on se noie dans le confort, la chaleur, la douceur, et le regard de l’autre. Pourtant, Esteban le savait : Mehdi ne cessait de fuir, il était comme l’eau qui vous glisse entre les doigts alors que vous mourrez de soif. Il ne pouvait pas l’aimer. Ou en tout cas, pas sans souffrir, pas sans espérer en vain une réciprocité. Non, surtout, il ne devait pas regarder Mehdi dans les yeux, sans quoi il tomberait éperdument amoureux de son rire – de ses tâches de rousseur – de chaque mèche de cheveux qui encadre son visage – de sa bouche – du goût de ses baisers – de l’odeur de sa peau, là, au creux de son cou – de… Non, il ne fallait pas.

Une heure plus tôt, il avait cédé. C’était plus fort que lui, lui qui ne prend jamais de risque, qui ne s’aventure jamais hors des sentiers battus, mais là – c’était une envie irrépressible, comme une force qui avait pris le contrôle de son corps, et qui l’avait poussé à couper la parole à l’homme qui était désormais étendu nu dans son lit, et dont il sentait le regard brûlant qui appelait le sien. Mehdi était en pleine phrase mais Esteban ne l’écoutait plus depuis quelques minutes. Il ne voyait que sa bouche. Sans vraiment s’en rendre compte, il s’était avancé vers son ami, et, sans crier gare, avait écrasé sa propre bouche contre les lèvres qu’il convoitait. Pas de mouvement de recul, pas de signe de surprise ou d’interrogation de la part de l’assailli. En réponse, un baiser plus doux, puis, un rire affectueux, une main sur chaque joue et un front contre l’autre. Pas un seul mot échangé, mais une poussée ardente, et les voilà enlacés, emmêlés, liés l’un à l’autre dans ce lit.

” Je… je ne savais pas que tu…

Non, enfin, si, je… Je ne savais pas vraiment, mais c’est toi, tu vois ?

Je vois. Alors, c’est la première fois ?

Oui, enfin… Tu m’as trouvé maladroit ?

Juste ce qu’il faut. J’ai adoré. ”

Puis, l’étincelle. Celle qu’on n’attend jamais mais qui, une fois ressentie, parait évidente. Esteban la sentit jaillir du fond de son estomac – c’était un homme comme cela qu’il lui fallait, un qui savourerait sa maladresse, qui rirait de joie quand il trébucherait ou qu’il éviterait de justesse de casser une assiette. Mais Mehdi, avec sa voix légèrement éraillée, son assurance inégalée et sa peau marmoréenne ne l’aimerait certainement pas ou, du moins, il ne saurait pas l’aimer. Il l’avait vu briser des cœurs par accident ou par habitude dans le passé, avec une nonchalance fascinante. Il l’avait observé de loin pendant qu’il fuyait, évitait, contournait tout engagement sentimental. Il l’avait regardé, marathonien, chuter quelques fois pour se relever aussitôt, rejetant au loin tout attachement amoureux dont il avait pu, le temps d’un court instant, être le sujet.

Cette fois-ci, c’était Esteban lui-même qui s’était laissé prendre dans les filets de ce garçon plein de charme, qui devait prendre ses distances au plus vite pour ne pas finir blessé. Il le savait. Mais là, dans cet instant, dans cette lumière, dans cette chaleur, dans ce moment volé à l’éternité qui voyait les deux amants seuls au monde dans un lit défait, dans ce moment où Mehdi semblait, lui aussi, être envoûté, Esteban était incapable de résister à l’idée que, peut-être, ils finiraient ensemble. Ses efforts pour ne pas tourner la tête étaient vains, et voilà qu’il se laissait aller à une contemplation sans fin de l’homme à ses côtés. Et l’autre qui souriait comme un enfant, comme pour confirmer un bonheur partagé. C’était inévitable. Le voilà amoureux. Pas d’échappatoire possible.

” Dis-moi…

Hmmm ?

Comment… Comment tu te sens, là ?

Bien, bien, je suis heureux… et toi ?

Heureux, aussi. Trop heureux, trop.

Comment peux-tu être trop heureux ?

Je veux juste dire, enfin… Mehdi, je t’ai vu avec les autres. Tu fuis. Tu restes jamais, et là…

Tu veux dire que… ?

Ben, je, je sais pas, ça vient d’arriver, mais j’ai l’impression…

Arrête, profite.

Mais…

Chhhhh. ”

La tête contre la poitrine de Mehdi, qui le serre dans ses bras, Esteban ne sait plus s’il est rassuré ou s’il a encore plus peur.  Dans quelques jours, Mehdi repartira, il dormira auprès de quelqu’un d’autre. Et lui, il aura ce vide au fond du ventre, et, dans la tête, des souvenirs confus, des milliers de questions.

” Comment ça se fait que tu n’aies pas été surpris ? Tu savais que… ?

Que quoi ? Que tu étais gay ? Que je te plaisais ? Non, je savais pas vraiment. Mais j’espérais.

C’est pour ça que tu es venu ici, ce soir ? Mais qu’est-ce qui t’a mis sur la piste, y’a bien quelque chose ?

Oui, oui, sans doute. Tu as peur ?

Peur non, mais je suis confus, moi, je savais pas. Je me doutais de rien. Et là, ce soir, tout d’un coup, tes lèvres, tu vois ?

Oui, je vois. ”

Mehdi riait et c’était insoutenable. Esteban sentait sa fascination se démultiplier et il luttait pour résister à l’envie d’approcher encore ses lèvres de celles de son conquérant. Mais au fond de lui, un doute : peut-être se moquait-il ? Cette interrogation fut balayée en un instant par le jeune homme.

” Tu sais, Esteban, le mariage pour tous, ils se sont trompé…

Quoi ? Tu veux dire que… ? ”

Esteban se mit à reculer quand Mehdi lui tira le bras d’un seul coup et éclata de rire une fois de plus.

” Oh, mais non ! Le mariage pour tous… remplace le T par un N… Et, au moins pour ce soir, rassure-toi, Esteban, je suis là et je ne m’en vais pas. ”


 

Le lendemain, en allant à la fac, Esteban se demanda si Mehdi avait vraiment cru, sur le moment, ce qu’il lui disait… Mehdi aussi s’était-il senti amoureux ? La veille était devenue une espèce de rêve brumeux qu’Esteban portait avec lui et refusait de lâcher, essayant de se souvenir du moindre détail, du moindre mot, du moindre geste, du moindre regard. Cet effort lui semblait essentiel, un travail minutieux de conservateur, d’homme qui protège et chérit les trésors les plus précieux. Il ne voulait rien briser, rien déplacer, rien altérer de ses souvenirs, et au cœur de tout cela, au-delà de tout le reste, il voulait se rappeler une chose : le rire de Mehdi.

 

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