Amours non consommées

Aperçus d’histoires d’amour jamais débutées :

Au retour des vacances, “J’ai changé d’avis”. Cette serveuse maladroite dont je ne connais même pas le nom. Un regard échangé, un rendez-vous annulé. Tes yeux, tes messages, et ta fragilité. Un soir de magie à te découvrir autrement, quelques baisers volés, puis “J’ai déjà quelqu’un”. Ce serveur souriant qui a compris mon Néerlandais. Ton rire, ô ton rire, et le reste toujours refusé. Un soir dans un hamac au paradis sur terre. Des airs de piano et une seule nuit. Beaucoup de pâtes sauce pesto et le drapeau d’Amsterdam. Un fou-rire qui t’a fait fuir. Au coin d’un bar, le soir, un baiser intercepté. Du Rock’N’Roll, et toi, et moi. Le plein de tendresse, d’accord, mais qu’une seule fois – non, non, je ne céderai pas.

Je me demande parfois ce qui serait arrivé si tout s’était passé autrement… Dans mes rêves, je vous ai aimé-e-s.

Advertisements

2002, le retour ?

Ce week-end nous élisons la personne qui gouvernera notre pays et nous représentera pendant 5 ans. Pour ma part, c’est ma première élection présidentielle et je crains que nous revivions 2002. L’horreur.

Ce n’est, évidemment, pas tout à fait pareil : les médias prédisaient cette fois-ci ce second tour, et le FN remporte de gros pourcentages des voix dans toutes les élections des dernières années. Mais cela n’empêche que j’ai l’impression d’être obligée à vivre un nouveau 2002, avec un second tour opposant le FN à un candidat qui n’est pas de gauche, et derrière qui on nous demande de nous rallier pour « faire barrage au FN ». Super.

Mais le second tour, qui se joue dimanche, aura-t-il le même visage que celui de 2002 ? Macron remportera-t-il cette élection avec 80% des voix ? Non. Et ça, en soi, je n’avais même pas besoin de le préciser. Le score sera (très) serré. Pourquoi ? Parce que beaucoup voteront blanc.

J’en entends hurler, et je les comprends dans une certaine mesure, je les entends se révolter contre le vote blanc : c’est jouer le jeu du FN, ce n’est pas républicain, c’est être une poule mouillée que de voter blanc ! Faites un effort, bon sang, ce serait terrible, TERRIBLE, que Le Pen passe !

Oui, c’est vrai. Mais que faire, alors, si on ne veut pas non plus élire Macron, le candidat des banques et de la finance ? Sans tomber dans la caricature « FN = Fascisme / Macron = Grand Capital », aucun des deux candidats ne correspond, de près ou de loin, aux valeurs de la gauche et encore moins de l’extrême gauche. Alors, me direz-vous, il faut décider lequel correspond au moindre mal, et voter pour celui-là. Certains le feront, et c’est un choix qui semble tout à fait logique et sensé. On évite le pire pour mieux rebondir aux législatives, aux européennes, et aux prochaines présidentielles. Ok, pourquoi pas !

Mais finalement, le vote blanc, alors, à quoi sert-il ? Est-il si dangereux que cela de voter blanc ? Non.

Non, voter blanc, ce n’est pas jouer le jeu du FN. Le vote blanc est un acte politique qui permet d’exprimer un désaccord, voire une opposition. Il permet de dire « Je ne veux donner ma voix à aucun de ces deux candidats. Je ne veux participer activement à l’élection de l’un ou de l’autre. Je ne soutiens pas Marine Le Pen et je ne soutiens pas non plus Emmanuel Macron. Je ne ferai pas barrage au FN en soutenant le candidat des banquiers, et jamais je ne donnerai ma voix à Le Pen ou à ses semblables. Que l’un ou l’autre soit élu, puisqu’on n’a pas d’autre choix, mais qu’il ou elle soit élu(e) par ses véritables électeurs, par ceux et celles qui croient en sa politique, en ses idées. « Election » signifie choix, or, si je votais Macron, je le ferais par contrainte et à contre cœur. Mon choix réside dans le vote blanc. »

D’accord, d’accord, mais, Daffy, tu sais que finalement le vote blanc est à l’avantage du gagnant ? C’est vrai que beaucoup pensent cela. Mais en réalité, puisque les votes blancs ne sont actuellement pas comptabilisés, cela veut simplement dire qu’il y a moins de votes exprimés au deuxième tour qu’au premier, mais cela n’empêche aucunement tel ou tel candidat de l’emporter, du temps que ses véritables électeurs se rendent au bureau de vote.

Pas de crainte en tout cas : l’extrême gauche sera dans la rue peu importe le candidat qui passe, et elle sera auprès de vous pour vous défendre si vos droits sont bafoués, et pour vous proposer de participer à un avenir nouveau, un avenir commun construit avec et pour tous, un avenir réformé dans lequel, peut-être, nous n’aurons même plus à nous inquiéter pour les présidentielles…

PS : Peu importe votre candidat, peu importe si vous « ferez barrage à » ou si vous voterez blanc : bonne chance !

Cette cicatrice

En tout petit, à côté de l’œil gauche

Sur les mains, à cause de petites égratignures du quotidien

Sur les poignets, quand j’ai trop gratté mon eczéma

En très grand, une brûlure sur la cuisse droite

 

Toutes ces cicatrices-là, ça va. Elles racontent chacune leur histoire, mon histoire.

J’avais trois ou quatre ans et j’avais vraiment hâte d’aller au musée avec me grands-parents, si hâte que je suis tombée dans l’escalier.

Hier, je me suis fait quelques égratignures en faisant la vaisselle ou en grimpant sur les installations sportives du gymnase pendant l’atelier théâtre.

Ce matin, j’étais un peu stressée à cause d’un rendez-vous important pour la suite de mon année.

J’avais neuf ans et j’étais enrhumée. J’ai fait une inhalation : du vicks dans un bol d’eau bouillante. Le bol est tombé.

Tout ça, ce n’est pas grave, ce n’est pas important, je m’en fiche. Les cicatrices, qu’elles restent ou qu’elles disparaissent, à la fin, qu’est-ce qu’elles prouvent ? Elles prouvent qu’on est vivant, qu’on ne reste pas enfermé et enroulé dans du papier-bulles, pour ne jamais s’abîmer. Elles prouvent qu’on a un quotidien toujours changeant, et qu’on a un passé ; elles sont porteuses de souvenirs.

Mais cette cicatrice-ci, je ne l’aime pas. Je la hais, même. Je ne m’y habitue pas. Je déteste la voir. Elle est toute petite pourtant : une boursouflure d’un peu plus d’un centimètre de long et de quelques millimètres de large, sur mon coude gauche, ce n’est rien, n’est-ce pas ? Mais alors, pourquoi me fait-elle aussi mal ? Quel souvenir portes-tu, cicatrice au coude ? Cette cicatrice est là, comme pour me narguer, pour me rappeler, tous les jours, mon idiotie, mon manque de responsabilité.

J’avais dix-huit ans et je conduisais. Je conduisais vite, trop vite. Je conduisais si vite que j’ai voulu dépasser une autre voiture, mais la route était trop étroite et mon dépassement n’était pas maîtrisé. L’herbe au bord de la route, à gauche – un coup de frein – un coup de volant – je hurle, je hurle, peut-être que quelqu’un me retrouvera, si je ne meurs pas, mais si, je vais mourir, c’est fini, qu’est-ce que j’ai fait !? – le fossé de droite – un tonneau – un autre – encore un autre – stop. Une voix : “Arrêtez de crier, mademoiselle, je suis là.”

J’avais dix-huit ans, ma vie avait à peine commencé, et je pensais avoir des éclats de pare-brise dans le visage. Je criais qu’il fallait appeler ma mère, on m’a faite allonger dans l’herbe, les pompiers sont venus, j’ai pleuré dans l’ambulance, j’ai rien vu, rien compris, soufflez dans le ballon, s’il vous plaît, mais j’ai pas bu, et elle est où, maman ? Et papa ? Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée !

J’ai eu une chance incroyable. Pas blessée, rien, à part un simple éclat de pare-brise, tout petit, dans le coude gauche. Deux ou trois points de suture, je ne sais plus, et c’est tout. Au revoir, faites attention à vous, soyez responsable sur la route.

Et j’ai culpabilisé. J’ai culpabilisé tous les jours, et, tous les jours, je culpabilise, d’avoir pris le risque de rendre mes parents malheureux. Après ça, pendant un bon moment, j’ai cru que ma famille m’en voulait. J’ai cru qu’on me regardait de travers, qu’on ne voyait en moi qu’une ado irresponsable qui avait failli foutre sa vie en l’air. Et ils n’auraient pas eu tort de penser cela, c’est ce que j’étais. Mais l’engueulade de mes parents n’est jamais arrivée. Ils m’ont chérie, aimée, câlinée, plus que jamais. Et j’ai continué de culpabiliser.

Cette cicatrice, cette petite cicatrice de rien du tout, là, sur mon coude, c’est la marque indélébile du jour où est né en moi ce sentiment de culpabilité. C’est ma punition quotidienne : hé, salut, tu te rappelles le jour où tu as fait trois tonneaux ?  T’es vraiment trop conne. J’espère que tu t’en veux, tu devrais. Tu devrais t’excuser pour l’éternité.

                          Cette cicatrice, c’est mon accident qui me hante.

                                                                                                                                        Je la déteste.

 

 

Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles…

“Cela n’empêche que j’ai un besoin terrible de – oserai-je dire le mot ? – de religion. Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles. J’ai toujours rêvé de peindre ainsi…”

[Extrait d’une lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo, datant de septembre 1888.]

starry_night_over_the_rhone

Vincent Van Gogh, Nuit Étoilée sur le Rhône, huile sur toile, 1888, Musée d’Orsay, Paris

J’ai toujours adoré Vincent Van Gogh et son oeuvre, je pense, par exemple, au Crâne de squelette fumant une cigarette, à A la porte de l’Éternité, ou encore à l’Autoportrait au chapeau de paille de Detroit, et surtout à ses toiles tardives, bleues et jaunes – sa Nuit Étoilée sur le Rhône, son Champ de Blé aux Corbeaux, son Eglise d’Auvers-sur-Oise – des grands classiques, en somme, me direz-vous, mais ne vous inquiétez pas, j’en ai sous le pied – j’ai même failli faire un master de recherche à Amsterdam, il y a quelques années, sous la direction de l’un des conservateurs du VanGoghMuseum (la raison pour laquelle je ne l’ai pas fait, c’est une autre histoire…). D’ailleurs, saviez-vous qu’il n’existe pas un mais trois Chambre de Van Gogh à Arles, l’un  conservé au musée d’Orsay, l’autre au musée Van Gogh, le dernier à Chicago ?

Je trouve ce peintre fascinant (et, finalement, je suis un peu comme tout le monde : n’est-ce pas normal d’être fasciné par Van Gogh ?), non pas parce qu’il s’est suicidé ou parce qu’il n’arrivait pas à vivre de son oeuvre, mais parce que ses toiles sont empreintes d’une émotion absolument incroyable et d’une sorte de secret dont il est le seul détenteur et duquel il nous laisse entrapercevoir, par moments, quelques fragments. C’est la poésie de l’oeuvre de Van Gogh qui me touche le plus. Je ne crois pas que Van Gogh était réellement fou – je me tiens ici du côté d’Antonin Artaud (qui, lui, l’était absolument), qui rejette les diagnostics des médecins dans Le Suicidé de la Société, un essai poignant qu’il a rédigé à la suite de sa visite d’une exposition tenue au musée de l’Orangerie* en 1947. Schématiquement, pour Artaud, Vincent (ouais, je l’appelle par son prénom, je me la joue intimiste) était une victime de son temps et de la société qui l’entourait. Le marché de l’art faisait que vous dépendiez, sinon des commandes, des salons, très nombreux à l’époque, auxquels venaient mécènes, et, surtout, journalistes, faisant et défaisant les réputations et les carrières – on le voit un petit peu dans le film Cézanne et moi de Danièle Thompson, sorti en 2016, ou dans le roman de Zola dont il est question dans le film, L’Oeuvre. On voit dans ses lettres à Théo que Vincent espère un changement de fonctionnement de la société : “Tu sais que je crois qu’une association des impressionnistes serait une affaire dans le genre de l’association des 12 préraphaélites anglais, et que je crois qu’elle pourrait naître. Qu’alors je suis porté à croire que les artistes entre eux se garantiraient la vie réciproquement et indépendamment des marchands, se résignant à donner chacun un nombre de tableaux considérable à la société, et que les gains comme les pertes seraient communs… La grande révolution : l’art aux artistes, mon Dieu, peut-être est-ce une utopie et alors tant pis.” (juin 1888). On ressent dans la dernière phrase une note de réalisme, presque de défaitisme, d’abandon : il a conscience que, de son vivant, le marché de l’art n’évoluera pas dans le sens de ses espérances. Si Van Gogh n’était pas fou, il va sans dire qu’il présentait des troubles psychologiques : il était parfois saisi de crises qui le tétanisaient au point qu’il ne pouvait ni peindre ni écrire, et on dit également qu’il lui arrivait d’avoir des hallucinations et des acouphènes, qui seraient la raison de son oreille coupée.

Peut-être qu’il entendait des voix, mais, pour moi, inutile de le comparer à Jeanne d’Arc, à une sorte de prophète ; je dirai plutôt de Vincent Van Gogh qu’il s’agissait d’un visionnaire, bien que le terme ne me plaise pas, d’un homme qui, comme Rimbaud, maniait son art d’une façon nouvelle, inouïe, réellement avant-gardiste – mais tout à fait unique, nous proposant une autre vision de la réalité et une plongée dans un imaginaire nouveau et très personnel. Les deux sont, pour moi, des coloristes exceptionnels – prenez ce vers célèbre du poème “Le Bateau Ivre”  : “J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies”, où Rimbaud nous propose un paysage alternatif, à la nuit lumineuse et colorée, à la fois macabre (“verte” peut faire référence à l’imaginaire des cadavres) et hyper-vivante (non seulement il personnifie la neige grâce à l’adjectif “éblouies”, mais il la rend d’autant plus vivante qu’elle est 1- illuminée 2- surexposée, ce qui peut presque être désagréable comme sensation, ou, au contraire, l’éblouissement peut être l’effet du choc qui suit la rencontre d’une beauté incommensurable). Bref, la poésie de Rimbaud est peinture et image et elle nous amène au-delà du quotidien, au-delà du monde que nous fréquentons d’ordinaire. Van Gogh coloriste, c’est peut-être plus évident, me direz-vous. Oui, bien sûr, mais avez-vous lu quelques extraits de ses lettres ? Prenez, par exemple, un extrait d’une lettre de juin 1888 : “Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C’était pas gai, mais pas non plus triste, c’était – beau. Le ciel d’un bleu profond était tacheté de nuages d’un bleu plus profond que le bleu fondamental d’un cobalt intense, et d’autres d’un bleu plus clair, comme la blancheur bleue des voies lactées. Dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous – même à Paris – c’est donc le cas de le dire : opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs. La mer d’un outremer très profond – la plage d’un ton violacé et roux pâle il m’a semblé, avec des buissons sur la dune (de cinq mètres de haut la dune) des buissons bleu de Prusse. Maintenant que j’ai vu la mer ici, je ressens tout à fait  l’importance qu’il y a de rester dans le Midi, et de sentir qu’il faut encore outrer la couleur davantage – l’Afrique pas loin de soi.” On voit que Vincent recherche en permanence une forme de justesse dans les mots et dans le ton, la teinte, et qu’il voit dans le ciel de la nuit, pourtant si simple, une immensité colorée qui se déplie et se complexifie comme un kaléidoscope, dont il s’efforce de décrire, autant dans ses lettres que dans sa peinture, toutes les combinaisons et tous les états. Son imaginaire des paysages colorés – ou des paysages tout court -, qui se traduit autant par sa palette que par sa touche, toujours mouvante et parfois virulente, devient une réalité nouvelle. Vincent nous invite à voir le monde dans toute sa profondeur et tout son esprit ; sous son pinceau, la nature prend vie, s’éveille, se transforme. Son rôle en tant qu’artiste est de nous faire voir ce que nous ne voyons pas, mais auquel, lui, a accès. Vincent Van Gogh est, pour moi, plus qu’un peintre, il est un montreur de vie, de rêve, de possibilités. Il nous enseigne à voir, non pas simplement par la vue, mais par l’esprit – pour citer l’artiste allemand Paul Klee, “l’art ne reproduit pas le visible, mais plutôt, il rend visible.” (Creative Credo [Schöpferische Konfession] 1920).

640px-cypres_van_gogh_echantillon

Vincent Van Gogh nous montre-t-il des choses que sont déjà-là ? Je ne sais pas, mais, lorsqu’il dit que “peindre les étoiles” lui permet d’accéder à une forme de “religion”, je crois en réalité qu’il vise, par le moyen de l’art, à capturer sa vision kaléidoscopique du monde dans tout ce que celui-ci a de vivant, d’éveillé, de spirituel – bref, la peinture permet à Van Gogh de capturer et de transmettre des aperçus du cosmos tel qu’il en fait l’expérience, ou tel qu’il l’imagine.

Pour finir, les toiles de Vincent Van Gogh nous offrent, dans leur splendeur et leur mystère, une myriade de possibilités, ou, devrais-je dire, un peu d’infini.

1200px-vincent_van_gogh_1853-1890_-_wheat_field_with_crows_1890

Champ de Blé aux Corbeaux, Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1890, VanGoghMuseum, Amsterdam

 

 

 

 

 


*Au passage : allez à l’Orangerie, c’est un musée qu’on oublie souvent, ou sur lequel on fait une impasse quand on est à Paris, mais ses collections des XIXe et XXe siècle sont très riches, et la section réservée au Douanier Rousseau est formidable. L’expérience qu’on peut avoir en pénétrant la salle des Nymphéas de Monet constitue à elle seule une immersion dans un monde irréel qui vaut le coup d’être vécue, une sorte de plongée sous-marine involontaire mais fascinante… Oui, vraiment, allez-y !

Bi, mais

Une récente étude faite en Grande Bretagne a montré que 49% des jeunes de 18 à 24 ne se considéraient pas à 100% hétérosexuels.

Lien vers cette étude

Certains diront que ces chiffres sont dus à un effet de mode, d’autres à un changement de la société – ce qui est permis aujourd’hui l’était moins dans les années 1990, et l’était encore moins dans les années 1950 -, d’autres encore à un changement d’état d’esprit : on fait plus attention à ses besoins, on est plus à l’écoute de son corps, de ses envies, donc on accepte plus de sortir d’une sexualité hétéronormée. On commence également à comprendre et à accepter que l’orientation sexuelle est un spectre, et non pas un système binaire hétéro/homosexuel.

En tout cas, il me semble que le résultat de cette étude est une nouvelle formidable, non pas que l’hétérosexualité soit une norme détestable, mais la reconnaissance d’une orientation sexuelle autre que l’hétérosexualité ET située sur un spectre est, pour moi, un réel progrès social. En fait, cette étude remet en cause la notion de norme, lorsqu’on parle d’orientation sexuelle. Elle montre que la norme est soit la bisexualité – à tous les degrés possibles – soit l’absence de norme. Il faut cependant remarquer que l’échelle de Kinsey, sur laquelle s’appuie cette étude, a ses failles : elle ne prend pas en compte d’autres parties du spectre, entre autres la pansexualité et l’asexualité, asexualité qui elle-même se décline en degrés.

Outre les résultats de cette enquête, ce dont je veux parler ce soir, c’est la manière dont la société, les autres, essaient de façonner notre orientation sexuelle, alors que celle-ci nous est personnelle, intime.

A commencer par cette panoplie de mots, de termes, de désignations. Des désignations qui simplifient peut-être les choses, qui les rendent plus claires pour tout le monde, certes, mais des catégories tout de même, cloisonnées, étanches, dont il ne faut pas sortir. Tu as dit que tu étais hétéro quand tu avais 15 ans ? Alors tu ne peux pas être bi, homo ou asexuel à 30 ans. T’as dit que tu étais hétéro, t’es hétéro, c’est tout. Tu peux pas te tromper là dessus.

Non mais on rêve !

Ensuite, il y a cette façon dont on vous explique que vu votre look, votre comportement, votre entourage – et que sais-je encore ? Votre accent ? – vous êtes clairement de telle ou telle orientation mais c’est juste que vous ne vous l’êtes pas encore avoué. Je crois que nous sommes beaucoup à avoir été coupables de ce genre d’assertion, et que l’essentiel est de comprendre que l’habit ne fait pas le moine, et surtout pas en termes de sexualité.

Puis, il y a ces gens qui vous expliquent que votre orientation sexuelle n’existe pas, que c’est pas vrai, que vous n’en avez aucune preuve. Attendez – depuis quand doit-on prouver quoi que ce soit sur notre sexualité ? Ou sur notre identité en général ? Doit-on prouver qu’on a les yeux de telle couleur, qu’on aime tel peintre et qu’on déteste les légumes ? Et aujourd’hui, en France, existe-t-il un délit lié à l’orientation sexuelle qui demanderait que celle-ci soit de l’intérêt de qui que ce soit d’autre que de soi-même ?

A toutes ces questions, il n’y a qu’une seule réponse, je vous laisse la trouver.

Beaucoup de ces maladresses sociales viennent de clichés qu’il est important de casser, de représentations sociales encore trop figées qu’il faut que nous arrivions à faire évoluer, tous ensemble, par le dialogue. Alors, c’est sans méchanceté qu’à tous ceux qui veulent choisir l’orientation sexuelle des autres, ou qui veulent peut-être choisir la mienne pour moi, à cause de ces clichés, je dis ceci :

Je suis bisexuelle, mais…

… ce n’est pas pour faire mon intéressante,

… je n’en suis pas moins fréquentable,

… je ne suis pas malade,

… je ne suis pas indécise,

… ce n’est pas de la curiosité,

… ce n’est pas une phase,

… je ne suis pas attirée par tout le monde,

… je n’ai pas un terrain de chasse deux fois plus grand,

… je ne refoule pas mon homosexualité,

… je ne nie pas mon hétérosexualité,

… ça n’a pas d’incidence sur ma fidélité,

… ça ne met pas en danger ma vie de couple,

… ça ne change pas qui je suis,

Et, surtout, je suis bisexuelle, mais je ne me résume pas à mon orientation sexuelle.

Daffy

Et Paris, une deuxième fois.

[Une deuxième fois cette année, j’entends bien.]

Paris, je l’avoue, ce n’est pas la ville française que je porte le plus dans mon cœur, mais c’est la capitale d’un pays dont je tiens une partie de mes origines, de ma culture,- d’un pays que j’aime. Ce pays n’est pas parfait, non, mais, pour moi, sa devise est idéale – Liberté, Egalité, Fraternité – bien que son application laisse parfois à désirer. La France est le pays de la laïcité, et elle devrait être aussi celui de la tolérance, qui se traduit par la liberté d’expression, et la liberté de la presse.

Mais que nous montrent ces attentats – ceux de janvier et ceux d’hier soir – ? Que la tolérance est loin d’être universelle, que pour certains, la liberté doit être une liberté dirigée, qui ne suit que leur pensée et leur idéologie, leur mode de vie. Et, plutôt que d’énoncer leurs idées, de les publier, mais de ne forcer personne à les suivre, ils écartent le langage, la communication, et optent pour la violence. Ils tuent. Ils veulent nous soumettre par la terreur, ils veulent nous voir à genoux.

Et ce matin, c’est 126 morts. Et c’est incompréhensible. Cela ne fait aucun sens. 126 parisiens, certes, 126 français, d’accord, mais 126 civils, 126 êtres humains, avant tout.

Pourquoi ?

A la télé, à la radio, on entend que nous sommes en guerre, mais ces civils étaient-ils en guerre ? Ont-ils au moins eu la possibilité de se défendre ? Non. Si j’avais les connaissances nécessaires, je traiterais sur ce blog de la guerre à l’étranger, de la violence dans le monde, mais voilà que je traite de la violence chez moi – c’est sans doute celle qui effraie le plus, la violence chez soi, et peut-être celle que l’on comprend le moins, surtout quand elle se déchaîne sur des civils, qu’elle frôle des personnes que l’on connaît, que l’on aime. La tolérance, la paix, la liberté, n’est-ce pas ce que nous voulons tous ? Pourquoi certains recourent-ils à une telle violence ? Pourquoi s’opposent-ils à la liberté de tout un chacun ?

Je crois que la crise que nous affrontons aujourd’hui ne doit pas être vécue comme simplement parisienne ou simplement française ; c’est une crise qui s’inscrit dans la lignée de celles de Paris en janvier et de Copenhague en février : elle appelle à la solidarité internationale pour défendre la tolérance, la paix, et la liberté. C’est pourquoi je ne veux pas simplement dire “Je suis Paris” ; je ferai plutôt appel, pour conclure cet article, à ce célèbre poème de Paul Eluard :

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

(“Liberté”, Au rendez-vous allemand, 1945, Les Editions de Minuit)

Daffy

Pensées sur la prépa

Mi-juin, je terminai un cycle de trois années de prépa Chartes au lycée Fermat, à Toulouse. Ouetu m’a proposé, presque aussitôt, d’écrire un article sur mon expérience en CPGE, mais j’ai préféré attendre quelques semaines avant de m’y lancer, histoire que mes émotions les plus vives se tassent.

Près de deux mois plus tard, j’entreprends enfin cet article.

Je crois que la prépa Chartes est très différente des autres prépas (MP, HKH, Bio, HEC…), d’abord par sa rareté, mais aussi par son effectif restreint (environ 30 élèves par année), et, surtout, par ses traditions. J’évite de trop en dire car je ne veux pas gâcher la surprise à de futurs chartistes qui pourraient lire cet article, mais voilà : j’ai passé de superbes moments avec mes camarades chartistes et, parmi eux, je me suis fait de véritables amis, voire une famille, et je me suis forgé de nombreux et excellents souvenirs.

Je crois que cet esprit de camaraderie et non de compétition est aussi renforcé par le fait que peu de chartistes veulent vraiment le concours, et que beaucoup veulent simplement valider leurs crédits de fac tout en étudiant une large variété de matières dans un environnement privilégié. Ainsi, si le chartiste est généralement destiné à l’étude de l’histoire ou des lettres classiques, ce n’est pas une obligation, et j’ai choisi de m’orienter vers l’histoire de l’art et les lettres modernes.

Cependant, aussi conviviale et intéressante soit-elle, la prépa Chartes reste une prépa : emploi du temps chargé, professeurs exigeants et pas toujours très tendres, devoirs pouvant durer jusqu’à six heures tous les samedis… Il faut dire que ces trois années, surtout la dernière, n’ont pas été de tout repos et que j’ai voulu abandonner plusieurs fois, car je ne me sentais pas à la hauteur et que mon corps pâtissait énormément du stress que cette formation m’imposait.

Deux mois après la fin de mon temps en prépa, je le dis encore : mieux vaut réfléchir à deux fois avant de khûber (c’est-à-dire de faire une troisième année, chose qui n’est pas coutume), car la troisième année peut être vécue comme une année de stagnation voire de régression, et le jeu n’en vaut pas toujours la chandelle. Pour ceux qui me connaissent et qui savent l’échec cuisant qu’a été, pour moi, le concours cet année, sachez que j’ai commencé à regretter mon khûbage dès octobre, malgré toutes les choses positives que j’ai vécues : progrès flagrants dans plusieurs matières, admission aisée en double master, amitiés renforcées.

Je tiens tout de même à préciser que la plupart des intégrés – c’est-à-dire des admis au concours – sont khûbes, et que, lorsque l’on tient vraiment au concours et que l’on se sent prêt à affronter une troisième année, il n’est pas insensé de khûber. J’ai conscience, d’ailleurs, que certains vivent très bien leur khûbage, car, après tout, la prépa reste une expérience personnelle et non universelle.

Il ne me reste plus qu’à parler du lycée Fermat. De réputation, c’est un lycée très exigeant et les élèves n’y vivraient pas très bien. D’après moi, ce n’est qu’une réputation. Si le lycée Fermat est exigeant avec les élèves de prépa, c’est bien plus parce qu’ils sont en prépa que parce qu’ils sont à Fermat : sans travail et sans rigueur, c’est bien difficile de réussir un concours, peu importe l’établissement dans lequel on le prépare, et ça, ce n’est un secret pour personne. Je ne pense pas que le lycée Fermat soit plus exigeant ou moins agréable que les autres lycées. Encore une fois, mon avis est personnel, et je me rappelle qu’un de mes anciens professeurs, qui avait fait une année de prépa à Fermat il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, m’avait fortement déconseillé d’y mettre les pieds car il en gardait un très mauvais souvenir ; je ne dis pas que tout est parfait à Fermat, mais simplement que j’en garde surtout de bons souvenirs.

Je n’ai parcouru que les grandes lignes de mon expérience en CPGE dans cet article, et je vous invite à me poser vos éventuelles questions ci-dessous :

Je vous souhaite à tous et à toutes d’excellentes vacances !

Daffy