Le rire de Mehdi

On devinait à peine les dernières lueurs du soleil derrière les volets fermés. Entre ses draps chauds, Esteban essayait de ne pas croiser son regard – ç’aurait été trop beau, trop grand, trop émouvant. Tout, de la lumière tamisée de la lampe aux frissons qui parcouraient son corps au rythme des doigts de Mehdi, oui, tout contribuait à cette atmosphère si particulière, à ce moment si précis et parfaitement identifiable, celui où l’on tombe amoureux, celui où l’on perd pied et on se noie dans le confort, la chaleur, la douceur, et le regard de l’autre. Pourtant, Esteban le savait : Mehdi ne cessait de fuir, il était comme l’eau qui vous glisse entre les doigts alors que vous mourrez de soif. Il ne pouvait pas l’aimer. Ou en tout cas, pas sans souffrir, pas sans espérer en vain une réciprocité. Non, surtout, il ne devait pas regarder Mehdi dans les yeux, sans quoi il tomberait éperdument amoureux de son rire – de ses tâches de rousseur – de chaque mèche de cheveux qui encadre son visage – de sa bouche – du goût de ses baisers – de l’odeur de sa peau, là, au creux de son cou – de… Non, il ne fallait pas.

Une heure plus tôt, il avait cédé. C’était plus fort que lui, lui qui ne prend jamais de risque, qui ne s’aventure jamais hors des sentiers battus, mais là – c’était une envie irrépressible, comme une force qui avait pris le contrôle de son corps, et qui l’avait poussé à couper la parole à l’homme qui était désormais étendu nu dans son lit, et dont il sentait le regard brûlant qui appelait le sien. Mehdi était en pleine phrase mais Esteban ne l’écoutait plus depuis quelques minutes. Il ne voyait que sa bouche. Sans vraiment s’en rendre compte, il s’était avancé vers son ami, et, sans crier gare, avait écrasé sa propre bouche contre les lèvres qu’il convoitait. Pas de mouvement de recul, pas de signe de surprise ou d’interrogation de la part de l’assailli. En réponse, un baiser plus doux, puis, un rire affectueux, une main sur chaque joue et un front contre l’autre. Pas un seul mot échangé, mais une poussée ardente, et les voilà enlacés, emmêlés, liés l’un à l’autre dans ce lit.

” Je… je ne savais pas que tu…

Non, enfin, si, je… Je ne savais pas vraiment, mais c’est toi, tu vois ?

Je vois. Alors, c’est la première fois ?

Oui, enfin… Tu m’as trouvé maladroit ?

Juste ce qu’il faut. J’ai adoré. ”

Puis, l’étincelle. Celle qu’on n’attend jamais mais qui, une fois ressentie, parait évidente. Esteban la sentit jaillir du fond de son estomac – c’était un homme comme cela qu’il lui fallait, un qui savourerait sa maladresse, qui rirait de joie quand il trébucherait ou qu’il éviterait de justesse de casser une assiette. Mais Mehdi, avec sa voix légèrement éraillée, son assurance inégalée et sa peau marmoréenne ne l’aimerait certainement pas ou, du moins, il ne saurait pas l’aimer. Il l’avait vu briser des cœurs par accident ou par habitude dans le passé, avec une nonchalance fascinante. Il l’avait observé de loin pendant qu’il fuyait, évitait, contournait tout engagement sentimental. Il l’avait regardé, marathonien, chuter quelques fois pour se relever aussitôt, rejetant au loin tout attachement amoureux dont il avait pu, le temps d’un court instant, être le sujet.

Cette fois-ci, c’était Esteban lui-même qui s’était laissé prendre dans les filets de ce garçon plein de charme, qui devait prendre ses distances au plus vite pour ne pas finir blessé. Il le savait. Mais là, dans cet instant, dans cette lumière, dans cette chaleur, dans ce moment volé à l’éternité qui voyait les deux amants seuls au monde dans un lit défait, dans ce moment où Mehdi semblait, lui aussi, être envoûté, Esteban était incapable de résister à l’idée que, peut-être, ils finiraient ensemble. Ses efforts pour ne pas tourner la tête étaient vains, et voilà qu’il se laissait aller à une contemplation sans fin de l’homme à ses côtés. Et l’autre qui souriait comme un enfant, comme pour confirmer un bonheur partagé. C’était inévitable. Le voilà amoureux. Pas d’échappatoire possible.

” Dis-moi…

Hmmm ?

Comment… Comment tu te sens, là ?

Bien, bien, je suis heureux… et toi ?

Heureux, aussi. Trop heureux, trop.

Comment peux-tu être trop heureux ?

Je veux juste dire, enfin… Mehdi, je t’ai vu avec les autres. Tu fuis. Tu restes jamais, et là…

Tu veux dire que… ?

Ben, je, je sais pas, ça vient d’arriver, mais j’ai l’impression…

Arrête, profite.

Mais…

Chhhhh. ”

La tête contre la poitrine de Mehdi, qui le serre dans ses bras, Esteban ne sait plus s’il est rassuré ou s’il a encore plus peur.  Dans quelques jours, Mehdi repartira, il dormira auprès de quelqu’un d’autre. Et lui, il aura ce vide au fond du ventre, et, dans la tête, des souvenirs confus, des milliers de questions.

” Comment ça se fait que tu n’aies pas été surpris ? Tu savais que… ?

Que quoi ? Que tu étais gay ? Que je te plaisais ? Non, je savais pas vraiment. Mais j’espérais.

C’est pour ça que tu es venu ici, ce soir ? Mais qu’est-ce qui t’a mis sur la piste, y’a bien quelque chose ?

Oui, oui, sans doute. Tu as peur ?

Peur non, mais je suis confus, moi, je savais pas. Je me doutais de rien. Et là, ce soir, tout d’un coup, tes lèvres, tu vois ?

Oui, je vois. ”

Mehdi riait et c’était insoutenable. Esteban sentait sa fascination se démultiplier et il luttait pour résister à l’envie d’approcher encore ses lèvres de celles de son conquérant. Mais au fond de lui, un doute : peut-être se moquait-il ? Cette interrogation fut balayée en un instant par le jeune homme.

” Tu sais, Esteban, le mariage pour tous, ils se sont trompé…

Quoi ? Tu veux dire que… ? ”

Esteban se mit à reculer quand Mehdi lui tira le bras d’un seul coup et éclata de rire une fois de plus.

” Oh, mais non ! Le mariage pour tous… remplace le T par un N… Et, au moins pour ce soir, rassure-toi, Esteban, je suis là et je ne m’en vais pas. ”


 

Le lendemain, en allant à la fac, Esteban se demanda si Mehdi avait vraiment cru, sur le moment, ce qu’il lui disait… Mehdi aussi s’était-il senti amoureux ? La veille était devenue une espèce de rêve brumeux qu’Esteban portait avec lui et refusait de lâcher, essayant de se souvenir du moindre détail, du moindre mot, du moindre geste, du moindre regard. Cet effort lui semblait essentiel, un travail minutieux de conservateur, d’homme qui protège et chérit les trésors les plus précieux. Il ne voulait rien briser, rien déplacer, rien altérer de ses souvenirs, et au cœur de tout cela, au-delà de tout le reste, il voulait se rappeler une chose : le rire de Mehdi.

 

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Amours non consommées

Aperçus d’histoires d’amour jamais débutées :

Au retour des vacances, “J’ai changé d’avis”. Cette serveuse maladroite dont je ne connais même pas le nom. Un regard échangé, un rendez-vous annulé. Tes yeux, tes messages, et ta fragilité. Un soir de magie à te découvrir autrement, quelques baisers volés, puis “J’ai déjà quelqu’un”. Ce serveur souriant qui a compris mon Néerlandais. Ton rire, ô ton rire, et le reste toujours refusé. Un soir dans un hamac au paradis sur terre. Des airs de piano et une seule nuit. Beaucoup de pâtes sauce pesto et le drapeau d’Amsterdam. Un fou-rire qui t’a fait fuir. Au coin d’un bar, le soir, un baiser intercepté. Du Rock’N’Roll, et toi, et moi. Le plein de tendresse, d’accord, mais qu’une seule fois – non, non, je ne céderai pas.

Je me demande parfois ce qui serait arrivé si tout s’était passé autrement… Dans mes rêves, je vous ai aimé-e-s.

Fermat veut vous tuer – Episode 6

*EXCLUSIF*

[Ceci est le dernier épisode de ce récit parodique. Pour le premier épisode, c’est par ici !]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 6

La Fermatation sabrée

Notre super-héros du capitalisme avait prévu le plan PLSAC* dès le tout début de la mise en place de la Fermatation : en effet, lorsqu’il avait embauché le tueur à gages Igor Plateauman, le budget consacré aux situations d’urgence n’était pas très élevé, ce qui pouvait expliquer le manque relatif d’efficacité d’Igor, André et leurs acolytes. En effet, outre une poignée d’élèves qui avaient « quitté », du jour au lendemain, les classes littéraires de Fermat, la Fermatation n’avait pas obtenu les résultats escomptés. Mais, depuis tout ce temps, le budget nécessaire à son bon déroulement avait été amassé, grâce à la machine à café de droite, qui, lorsqu’elle n’était pas en panne, ne rendait pas la monnaie. Ces réserves financières permettaient le déclenchement du protocole de dernier recours, qui était devenu nécessaire. Oui, il était temps, et tout était prêt, mais, en cas d’échec, ç’en serait terminé de la Fermatation, et le Communisme vaincrait. Ah, non, non, non, on n’avait pas le droit à l’erreur ! Alors, après avoir prétexté toutes sortes d’empêchements et de limitations dans le temps, le proviseur fit organiser un devoir commun qui rassemblerait aussi longtemps que nécessaire l’ensemble des HK, KH, Chartes 1 et Chartes 2 dans l’enceinte de l’ancien self, désaffecté. C’était parfait. Il fit appel ensuite à un homme de confiance, le plus grand et le plus fort : McCarthyx.

McCarthyx, dont le nom évoquait celui d’un célèbre chasseur de « sorcières » des années 1950, était un ancien élève de Fermat, qui avait intégré l’X**. Sous prétexte de lui demander de présenter son école, on lui permet de pénétrer dans l’établissement. Connaissant l’endroit où étaient localisées ses cibles, absorbées par un devoir surveillé d’Histoire contemporaine, il avait carte blanche. Mais McCarthyx avait des ambitions de grandeur et de gloire. Il voyait déjà les futurs manuels scolaires, qui, conformes au Roman National susceptible d’être mis en place dans les années qui suivraient, le surnommeraient le « Polytechnicien Masqué » et raconteraient tous ses exploits. Alors, avant de passer à l’acte, il choisit, par coquetterie sans doute, d’enfiler son uniforme. Il se glissa dans la salle 162, la salle des ECS dits « Communistes »***, afin de narguer, en y passant, le portrait géant de Staline qui en ornait l’un des murs. Il ôta tous ses vêtements, et, alors qu’il s’apprêtait à enfiler le plus beau des costumes, il s’arrêta net : on poussait la porte****.

JPdu82, aimable professeur d’histoire et involontaire protecteur des prépas littéraires de Fermat, voulait simplement déguster, tranquille, son sandwich suédois, tout fraîchement acheté de chez Amandine, avant le début de son prochain cours. Lorsqu’il ouvrit la porte de sa salle préférée, il vit un jeune homme inconnu, nu comme un ver, essayant, tant bien que mal, de se cacher derrière un sabre qui paraissait imiter le style Napoléonien. JPdu82 n’était nullement au courant des manigances de l’administration. Il donna alors l’alerte : il y avait là un intrus armé, et, de surcroît, en tenue d’Adam. On fit évacuer l’établissement le plus rapidement possible. JPdu82 avait sauvé, sans le savoir, ses élèves.

Le soir même de l’affaire du sabre, on apprit que McCarthyx avait été arrêté, mais qu’il n’avait rien dévoilé à la police. Cependant, le proviseur savait que, tôt ou tard, quelqu’un parlerait, et que tout serait révélé au grand jour. On l’avait également informé que le KGB, qui avait eu ouïe de l’incident, était à ses trousses. Il fallait disparaître, et vite. Il tenta de licencier Igor Plateauman et ses acolytes, mais il n’avait pas de motif valable, et, ironiquement, ils étaient syndiqués. Il choisit alors de partir en cavale avec son fidèle allié Jeanus-Pascalus. Pendant qu’ensemble ils rassemblaient quelques affaires et ce qu’il restait de l’argent de la machine à café, ils décidaient de l’endroit où ils iraient se cacher. Montauban, ce serait trop évident. Il fallait plutôt aller dans un petit patelin perdu, mais l’histoire ne dit pas ce qu’ils choisirent de La Tronche***** et de Monaco. Pour couvrir sa cavale, on prétexta une mutation à Louis Le Grand, et la nouvelle fut publiée partout, jusque dans les quotidiens gratuits qu’on distribue à la sortie du métro. Le proviseur laissa ses dossiers dans son ancien bureau. Il avait hésité à cacher le dossier « Fermatation » dans le buste de Fermat qui orne le rebord de sa cheminée, mais s’étant dit que les autorités regarderaient là en priorité, il y renonça. Comme on était au mois de juin et qu’il faisait très chaud, il abandonna l’idée de brûler ces papiers et décida de les confier à sa secrétaire, qui en ferait ce qu’elle voudrait. Il lui légua également sa robe de chambre léopard, dont elle prit grand soin pendant les nombreuses années qui suivirent.

On dit que le proviseur et Jeanus-Pascalus quittèrent Fermat avec le seul regret que la Fermatation était finie, mais qu’ils se consolèrent à grand coup d’haïkus. Peut-être ont-ils changé d’identité dans leur nouveau village, nul ne sait. Une seule chose est sûre : on dût chercher d’urgence, à Toulouse, un proviseur pour la nouvelle rentrée, et, à Fermat, les travaux ne sont pas terminés…


*Voir l’épisode 5 ici.

**Polytechnique

***A Fermat, deux classes préparatoires aux écoles de commerce (ECS) se font concurrence : les “Capitalistes” et les “Communistes”. Ces classes décorent leur salle conformément à leur surnom.

****Lisez ici l’article de la Dépêche relatant la véritable affaire du sabre…

*****Montauban et La Tronche sont des villes importantes du folklore de la Chartes Toulousaine.

Fermat veut vous tuer – Episode 5

*EXCLUSIF*

[Vous pouvez lire le premier épisode ici !]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 5

L’éveil des soupçons

Jeanus-Pascalus et ses troupes taupines* ayant mis au point un menu convenant en tous points aux directives du proviseur, et le livrant en quantités suffisantes tous les midis depuis plusieurs semaines, les élèves se désolaient de plus en plus de la mauvaise qualité de la nourriture qui leur étaient servie quotidiennement. En effet, cette nourriture, efficacement fermatée, prenait des formes aussi originales qu’insipides : frites molles, galettes de fromage élastique et steaks bouillis s’entassaient dans les assiettes, provoquant même les « Ça se mange, ça !? » d’une étudiante** autrement docile. Les élèves, qui ne supportaient plus ces aliments abjects, s’affaiblissaient et dépérissaient lentement mais sûrement. Se doutant que quelque chose se tramait après que leurs demandes, rédigées en trois parties et trois sous-parties par partie, en cinq exemplaires parafés et signés, n’aient obtenu aucune réponse, et que le prix de la cantine ait augmenté sans que les plats ne changent, ils firent passer le mot sous forme de message codé : le mardi soir, le Camarade Bretelle et le Chevalier Blanc, élèves émérites de Chartes et de MP, montaient sur leur table et chantaient respectivement un air d’opéra en latin et « Les Cathédrales »***, entrecoupés de messages subliminaux et de triangles Illuminati. Bientôt, tout le lycée avait adopté, pour assurer sa survie, un repas alternatif, qui consistait à avaler un panini (oui, je sais, on doit dire panino au singulier) très artisanal, composé de pain empli de babybell et passé au micro-ondes****.

Les soupçons des élèves se renforcèrent quand certains d’entre eux observèrent que deux employés de cantine se comportaient bizarrement, et selon des chorégraphies répétées avec une précision jamais vue auparavant : un dénommé Igor Plateauman et un certain André Poubelleman. Par ailleurs, la voix de Jeanus-Pascalus s’était comme affermie, c’était étrange… Et puis, les internes racontaient qu’ils voyaient de plus en plus un homme qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au proviseur, arborant une magnifique robe de chambre léopard, rôder, le soir, dans la cour des prépas, et au pied du mur d’escalade. Par ailleurs, alors que la plupart des filières connaissaient une certaine part d’échec au concours, on remarquera cette année-là une réussite totale dans les classes scientifiques… Bizarre, n’est-ce pas, louche, même : c’était comme si l’administration avait mis en place une machination pour faire disparaître, l’air de rien, tous les taupins aux compétences bancales. Les journaux du lycée s’empressaient de faire remarquer ceci, et ils étaient aussitôt arrachés de la machine à café de gauche (jamais personne ne publiait sur celle de droite, qui, par ailleurs, était toujours en panne). Le proviseur savait bien que ses actions étaient suspectes ; il devait déclencher le plan de dernier recours, son plan PLSAC (position latérale de sécurité anti-communiste), et vite !

 


*Voir l’épisode 3

**Merci Clémentine pour ce moment extraordinairement drôle !

***Ces traditions sont véritables. Le Camarade Bretelle chantait des airs d’opéra tous les mardi soirs lorsque j’étais en première année (il était khûbe). Un nouveau Chevalier Blanc est désigné tous les ans ou tous les deux ans et chante le midi.

****Je n’ai jamais compris comment mes camarades Chartistes pouvaient manger cela, mais ils le faisaient vraiment.

Fermat veut vous tuer – Episode 4

*EXCLUSIF*

[Note au lecteur : pour lire les épisodes précédents, cliquez iciici, ou ici !]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 4

De l’implication d’André Smeagol Poubelleman dans la Fermatation

Tandis que le terrible Jeanus-Pascalus et ses troupes taupines se tuaient à la tâche, on décida qu’il fallait accélérer le processus d’élimination des communistes à la surface de Fermat. Lorsqu’Igor Plateauman arrivait à en envoyer un derrière la taule blanche qui délimitait la zone de travaux, son travail ne faisait que commencer : les plateaux ébréchés de la cantine ne suffisaient pas toujours à venir à bout de ces léninistes, qui, tel Harry Potter dans son berceau, semblaient protégés par une force qui était inconnue à Igor Plateauman, la force toute-puissante de la Camaraderie Universelle.

Par ailleurs, les travaux n’avançaient clairement pas, et ça commençait à devenir suspect : la zone était érigée depuis déjà six mois, on parquait élèves et professeurs dans des préfabriqués sous prétexte de ne plus avoir assez de salles pour les accueillir, et on tenait les devoirs surveillés dans toutes sortes d’endroits insolites : escalier des Jacobins, tombeau de Thomas d’Aquin, grand’salle André Derain, la salle de sport et son terrain. On entendait souvent, aux alentours de la zone de travaux, lycéens et prépas s’interroger sur l’avancée et l’utilité de ceux-ci – on n’apercevait jamais de maçon, de plombier ou d’électricien, seules quelques rumeurs circulaient sur les ombres d’étranges personnages difformes, aperçues la nuit, à la lueur toujours changeante des éclairages colorés des Jacobins, après trois pintes de bière et un demi shot de tequila. Bref, la direction devait se reprendre en main si la Fermatation devait être menée à bien, sans résistance. Seulement voilà : des effets spéciaux vraiment crédibles coûteraient trop cher, alors on investit plutôt dans des explosifs, histoire que les travaux avancent vraiment, mais alors vraiment, bien. Ça y est, plus personne ne se doutait de rien, et on pouvait continuer. On avait également embauché quelques figurants pour circuler dans la zone de travaux et enfoncer quelques clous, par-ci par-là, de temps en temps.

Mais dans tout ce cirque a priori inoffensif se tramait des horreurs – horribles. Les figurants avaient été conseillés au proviseur par Igor Plateauman, il les connaissait des différentes associations auxquelles il avait participé dans sa jeunesse : l’A.A.P.N., l’association des amateurs de plateaux de Normandie, la L.S.O.P., la ligue des sosies officiels de Poutine, et l’A.D.T.C., l’association débarrassons-nous des traîtres communistes. Ensemble, ils avaient développé une stratégie d’éviction des rouges d’une précision inouïe, employant toutes sortes de crucifix, magasines Playboy, liasses de billets, éthylotests et pommes de terre – bref, tout ce dont un communiste pur-sang peut avoir peur, et plus encore : ils créèrent, spécifiquement pour l’occasion, des balles extraites du Mount Rushmore et des pieux en donut berlinois compressé, car, parait-il, les soirs de lune en faucille, on peut abattre un communiste pour de bon en lui plantant, dans le cœur, l’un de ces deux objets sacrés du Capitalisme. L’un de ces combattants de la liberté était un ami d’enfance d’Igor, originaire du même village que lui : André Smeagol Poubelleman. Ah, André ! Igor s’en rappelait comme si c’était hier : ce sourire irrésistible qui éclairait un visage morne et creux, ce dos légèrement courbé, peut-être même bossu, ces mains si aptes à pousser des poubelles, pour lesquelles il serait prêt à tuer – oui, André, le seul homme qui pouvait le faire sourire et sortir de sa carapace de taulard. Igor n’avait jamais osé lui avouer ses sentiments. Cependant, afin de lui faire comprendre, de façon détournée, qu’il était amoureux de lui, Igor demanda au proviseur d’offrir une place de choix à André, un rôle décisif dans le processus de la Fermatation : celui se débarrasser des corps, en les dissimulant dans des poubelles qu’il serait le seul à manipuler.

 

Fermat veut vous tuer – Episode 3

[Pour l’épisode 1, c’est par ici, pour l’épisode 2, c’est par .]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 3

Comment la Fermatation s’est installée dans les geôles de Fermat

            L’histoire est, en quelque sorte, anecdotique : un soir, alors que le proviseur flânait sous les étoiles dans son plus beau pyjama, murmurant la Varah* à mi-voix, son pied heurta un lourd objet en métal. Malgré la douleur qui envahissait ses orteils, il s’efforça d’inspecter la chose. Il s’agissait d’un anneau rouillé qui servait de poignée à une trappe vieillie, dans le sol, et ornée d’un sceau de cire sur lequel on pouvait lire une mystérieuse inscription : « Ruines antiques** – pratiques pour y enfermer les indésirables. » Dubitatif, le proviseur décida tout de même de briser le sceau et d’ouvrir la trappe grâce à sa force surhumaine – on raconte à ce propos que sa robe de chambre léopard flottait derrière lui telle une cape de super-héro. A la vue d’une longue galerie de cachots humides et obscurs, équipés cependant du strict minimum – des prises électriques et internet, ainsi que des tubes à essai -, bref, à la vue de véritables et authentiques ruines antiques, les yeux du proviseur se révulsèrent et il fut pris d’un rire sardonique – mais pas trop sardonique quand même, car il ne savait pas ce que cela voulait dire -, et, esquissant quelques pas de danse, il réalisa avec joie qu’il avait enfin trouvé un lieu où enfermer les quelques taupins*** qui rataient les concours, certes déjà invisibles, afin que personne n’ait la moindre idée de leur existence. Là, se dit-il, ils pourraient s’employer à préparer et développer un procédé révolutionnaire – mais sans plus, puisque c’était bien les révolutionnaires qu’il visait à éliminer – : la Fermatation.

Les semaines suivantes virent un nombre assez discret d’élèves se retrouver malencontreusement enfermés dans un ascenseur qui ne faisait que descendre. Les pauvres esclaves politico-scientifiques de la Fermatation étaient perdus dans ces geôles et tentaient en vain d’envoyer des appels au secours grâce aux prises internet présentes dans les cachots, mais, comme par hasard, le principal câble wifi avait été sectionné par un ouvrier maladroit lors de « travaux », et ledit ouvrier ne pourrait revenir que trois ans plus tard****. Pendant ce temps, dans les bureaux de l’administration, l’on tentait d’élire un conducteur des travaux pour que ces taupins perdus ne le soient pas pour rien ; il fallait mettre en place la Fermatation, et vite. Comment choisir un homme de charisme, un homme fort, un homme à grande autorité ? On demandait alors à tous les employés de se succéder, dans le self, à la gestion des élèves ayant bientôt fini de manger. Les « Posez les plateaux quand vous avez fini ! » se suivaient, mais ne se ressemblaient jamais. Puis, l’on eut une illumination. Le candidat parfait se détachait de tous ses collègues : il s’agissait de Jeanus-Pascalus, promu grand et redoutable Maître des Ruines Antiques, dont le nom sera à jamais associé à son terrible***** « Allez, allez, on se dépêche ! ».


*La Varah est un chant traditionnel des prépas littéraires de Fermat. On l’entonne lors des grandes occasions, et avant les devoirs surveillés du samedi matin.

**Il y a, en effet, des ruines antiques sous l’internat de Fermat, mais leur accès est interdit aux élèves et au public.

***Ce sobriquet est donné aux élèves en prépa scientifique, généralement mathématique, à cause de leur myopie présumée. La quasi-totalité des taupins réussit un concours, car les écoles d’ingénieur dites “CCP” recrutent massivement – on dit souvent qu’il y a plus de places que de candidats.

****Cette année-là, les internes avaient été privés d’internet pendant plusieurs mois, à cause d’une “fausse manipulation” au début des travaux.

*****C’est évidemment ironique.

Fermat veut vous tuer – Episode 2

[L’épisode 1, c’est par ici.]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 2

Comment Igor Plateauman a pris part à la Fermatation

            Lors de son embauche, l’administration décida qu’Igor Plateauman portait bien son nom : en effet, ils lui demandèrent d’éliminer ses victimes en leur tranchant la gorge à coup de plateaux ébréchés, et, pour rajouter au glauque de la situation, les plateaux devaient être humides*, comme si personne n’avait pris la peine de les sécher après les avoir nettoyés – effet de dégoût garanti. Mais il fallait qu’Igor Plateauman restât discret, qu’il ne tuât pas trop d’élèves d’un coup, et surtout, surtout, que personne ne se rendît compte qu’il n’était pas agent de cantine mais tueur à gages infiltré. Pour cela, on mit sur pied une stratégie très précise : il devait faire son apparition, tous les midis, dans la queue du self, l’air concentré, pousser des plateaux, comme s’il voulait les ranger quelque part**, et, ce faisant, rouler sur les pieds des gens qu’il ne devait pas tuer, afin qu’ils soient marqués par un signe distinctif et protecteur – cette idée peu commune était tirée d’un passage de l’Ancien Testament dans lequel les hébreux mettent une croix rouge sur leur porte pour ne pas subir le châtiment de Dieu, tandis qu’il tue le fils aîné de ceux qui n’ont pas marqué leur porte de sang – puis, il devait arriver à isoler ceux qui n’avaient pas subi le supplice de la roue du diable à plateaux, et les égorger en chantant l’hymne américain suivi de l’Internationale à l’envers et en faisant le signe de croix***, bref, l’exorcisme habituel qui permet de venir à bout de tout communiste récalcitrant.

Mais comment, demanderiez-vous, comment allait-il faire pour isoler ses victimes ? Question bien légitime. Il devait s’arranger pour souffler très discrètement sur leur verre, afin qu’il tombe, et que, transis de honte, ils aillent chercher la célébrissime balayette à verres cassés, dans une salle obscure derrière les cuisines. Là, il les attendait, l’œil brillant et sanguinaire, dans une demi-obscurité, avec, à la main, un plateau ébréché. L’élève entrait dans la pièce, les joues encore empourprées par l’embarras que lui avaient causé la chute du verre et le « Ooooolé !!! » qui s’était élevé dans tout le self, puis, rapide comme l’éclair, Igor frappait, entonnant ses horribles chants expiatoires.

Hélas, ce n’était que la théorie de cette stratégie et le fantasme d’Igor Plateauman, qui avait bien des progrès à faire. Ses bilans de fin d’année étaient bien maigres : il avait reçu ses gages mais n’avait tué personne, Fermat grouillait encore de communistes, déclarés ou non, et malgré les séances d’hypnotisme-haïku**** tenus par le proviseur pendant les conseils de classe, la situation ne faisait qu’empirer. On décidait alors de mettre en œuvre un plan B, qui n’était pas des moindres : prétexter des travaux***** dans le lycée pour créer une zone d’endiguement du communisme, et utiliser Igor Plateauman comme un leurre pour attirer les étudiants concernés dans ses filets. Il devait, alors, tout miser sur son apparence de mafieux russe : il n’était, certes, pas Poutine, mais il avait tout de même un regard menaçant – mais pas trop –, des cheveux blonds, et des tatouages plein les bras. Cela suffirait. On le posta alors à un endroit stratégique, près de l’entrée de la cour des prépas, mais, surtout, près d’une petite ouverture dans la tôle blanche bordant la zone d’endiguement. Il devait parler russe, d’une voix grave et (presque) sensuelle, mimer la faucille et le marteau avec ses mains,  et, lorsqu’un curieux communiste, pensant avoir trouvé en lui quelque fabuleux camarade, s’approcherait, l’envoyer d’un coup d’épaule bien placé dans le décor, c’est-à-dire derrière la tôle.


*Les plateaux du self de Fermat étaient, en effet, toujours humides… et souvent ébrechés.

**La personne dont est inspirée le personnage d’Igor Plateauman faisait, en effet, son apparition, TOUS les midis, dans la queue du self, avec ses plateaux.

***Je remercie Anne-Sophie pour cette idée.

****A l’époque, le proviseur de Fermat, qui travaille maintenant dans un autre établissement, faisait VRAIMENT un discours de début d’année, qui finissait VRAIMENT par la lecture d’un poème, bien souvent un haïku.

*****Un très grand chantier a commencé dans le lycée lorsque j’y étais, et n’est pas encore terminé.