Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles…

“Cela n’empêche que j’ai un besoin terrible de – oserai-je dire le mot ? – de religion. Alors, je sors, la nuit, et je peins les étoiles. J’ai toujours rêvé de peindre ainsi…”

[Extrait d’une lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo, datant de septembre 1888.]

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Vincent Van Gogh, Nuit Étoilée sur le Rhône, huile sur toile, 1888, Musée d’Orsay, Paris

J’ai toujours adoré Vincent Van Gogh et son oeuvre, je pense, par exemple, au Crâne de squelette fumant une cigarette, à A la porte de l’Éternité, ou encore à l’Autoportrait au chapeau de paille de Detroit, et surtout à ses toiles tardives, bleues et jaunes – sa Nuit Étoilée sur le Rhône, son Champ de Blé aux Corbeaux, son Eglise d’Auvers-sur-Oise – des grands classiques, en somme, me direz-vous, mais ne vous inquiétez pas, j’en ai sous le pied – j’ai même failli faire un master de recherche à Amsterdam, il y a quelques années, sous la direction de l’un des conservateurs du VanGoghMuseum (la raison pour laquelle je ne l’ai pas fait, c’est une autre histoire…). D’ailleurs, saviez-vous qu’il n’existe pas un mais trois Chambre de Van Gogh à Arles, l’un  conservé au musée d’Orsay, l’autre au musée Van Gogh, le dernier à Chicago ?

Je trouve ce peintre fascinant (et, finalement, je suis un peu comme tout le monde : n’est-ce pas normal d’être fasciné par Van Gogh ?), non pas parce qu’il s’est suicidé ou parce qu’il n’arrivait pas à vivre de son oeuvre, mais parce que ses toiles sont empreintes d’une émotion absolument incroyable et d’une sorte de secret dont il est le seul détenteur et duquel il nous laisse entrapercevoir, par moments, quelques fragments. C’est la poésie de l’oeuvre de Van Gogh qui me touche le plus. Je ne crois pas que Van Gogh était réellement fou – je me tiens ici du côté d’Antonin Artaud (qui, lui, l’était absolument), qui rejette les diagnostics des médecins dans Le Suicidé de la Société, un essai poignant qu’il a rédigé à la suite de sa visite d’une exposition tenue au musée de l’Orangerie* en 1947. Schématiquement, pour Artaud, Vincent (ouais, je l’appelle par son prénom, je me la joue intimiste) était une victime de son temps et de la société qui l’entourait. Le marché de l’art faisait que vous dépendiez, sinon des commandes, des salons, très nombreux à l’époque, auxquels venaient mécènes, et, surtout, journalistes, faisant et défaisant les réputations et les carrières – on le voit un petit peu dans le film Cézanne et moi de Danièle Thompson, sorti en 2016, ou dans le roman de Zola dont il est question dans le film, L’Oeuvre. On voit dans ses lettres à Théo que Vincent espère un changement de fonctionnement de la société : “Tu sais que je crois qu’une association des impressionnistes serait une affaire dans le genre de l’association des 12 préraphaélites anglais, et que je crois qu’elle pourrait naître. Qu’alors je suis porté à croire que les artistes entre eux se garantiraient la vie réciproquement et indépendamment des marchands, se résignant à donner chacun un nombre de tableaux considérable à la société, et que les gains comme les pertes seraient communs… La grande révolution : l’art aux artistes, mon Dieu, peut-être est-ce une utopie et alors tant pis.” (juin 1888). On ressent dans la dernière phrase une note de réalisme, presque de défaitisme, d’abandon : il a conscience que, de son vivant, le marché de l’art n’évoluera pas dans le sens de ses espérances. Si Van Gogh n’était pas fou, il va sans dire qu’il présentait des troubles psychologiques : il était parfois saisi de crises qui le tétanisaient au point qu’il ne pouvait ni peindre ni écrire, et on dit également qu’il lui arrivait d’avoir des hallucinations et des acouphènes, qui seraient la raison de son oreille coupée.

Peut-être qu’il entendait des voix, mais, pour moi, inutile de le comparer à Jeanne d’Arc, à une sorte de prophète ; je dirai plutôt de Vincent Van Gogh qu’il s’agissait d’un visionnaire, bien que le terme ne me plaise pas, d’un homme qui, comme Rimbaud, maniait son art d’une façon nouvelle, inouïe, réellement avant-gardiste – mais tout à fait unique, nous proposant une autre vision de la réalité et une plongée dans un imaginaire nouveau et très personnel. Les deux sont, pour moi, des coloristes exceptionnels – prenez ce vers célèbre du poème “Le Bateau Ivre”  : “J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies”, où Rimbaud nous propose un paysage alternatif, à la nuit lumineuse et colorée, à la fois macabre (“verte” peut faire référence à l’imaginaire des cadavres) et hyper-vivante (non seulement il personnifie la neige grâce à l’adjectif “éblouies”, mais il la rend d’autant plus vivante qu’elle est 1- illuminée 2- surexposée, ce qui peut presque être désagréable comme sensation, ou, au contraire, l’éblouissement peut être l’effet du choc qui suit la rencontre d’une beauté incommensurable). Bref, la poésie de Rimbaud est peinture et image et elle nous amène au-delà du quotidien, au-delà du monde que nous fréquentons d’ordinaire. Van Gogh coloriste, c’est peut-être plus évident, me direz-vous. Oui, bien sûr, mais avez-vous lu quelques extraits de ses lettres ? Prenez, par exemple, un extrait d’une lettre de juin 1888 : “Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. C’était pas gai, mais pas non plus triste, c’était – beau. Le ciel d’un bleu profond était tacheté de nuages d’un bleu plus profond que le bleu fondamental d’un cobalt intense, et d’autres d’un bleu plus clair, comme la blancheur bleue des voies lactées. Dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires, verdies, jaunes, blanches, roses, plus claires, diamantées davantage comme des pierres précieuses que chez nous – même à Paris – c’est donc le cas de le dire : opales, émeraudes, lapis, rubis, saphirs. La mer d’un outremer très profond – la plage d’un ton violacé et roux pâle il m’a semblé, avec des buissons sur la dune (de cinq mètres de haut la dune) des buissons bleu de Prusse. Maintenant que j’ai vu la mer ici, je ressens tout à fait  l’importance qu’il y a de rester dans le Midi, et de sentir qu’il faut encore outrer la couleur davantage – l’Afrique pas loin de soi.” On voit que Vincent recherche en permanence une forme de justesse dans les mots et dans le ton, la teinte, et qu’il voit dans le ciel de la nuit, pourtant si simple, une immensité colorée qui se déplie et se complexifie comme un kaléidoscope, dont il s’efforce de décrire, autant dans ses lettres que dans sa peinture, toutes les combinaisons et tous les états. Son imaginaire des paysages colorés – ou des paysages tout court -, qui se traduit autant par sa palette que par sa touche, toujours mouvante et parfois virulente, devient une réalité nouvelle. Vincent nous invite à voir le monde dans toute sa profondeur et tout son esprit ; sous son pinceau, la nature prend vie, s’éveille, se transforme. Son rôle en tant qu’artiste est de nous faire voir ce que nous ne voyons pas, mais auquel, lui, a accès. Vincent Van Gogh est, pour moi, plus qu’un peintre, il est un montreur de vie, de rêve, de possibilités. Il nous enseigne à voir, non pas simplement par la vue, mais par l’esprit – pour citer l’artiste allemand Paul Klee, “l’art ne reproduit pas le visible, mais plutôt, il rend visible.” (Creative Credo [Schöpferische Konfession] 1920).

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Vincent Van Gogh nous montre-t-il des choses que sont déjà-là ? Je ne sais pas, mais, lorsqu’il dit que “peindre les étoiles” lui permet d’accéder à une forme de “religion”, je crois en réalité qu’il vise, par le moyen de l’art, à capturer sa vision kaléidoscopique du monde dans tout ce que celui-ci a de vivant, d’éveillé, de spirituel – bref, la peinture permet à Van Gogh de capturer et de transmettre des aperçus du cosmos tel qu’il en fait l’expérience, ou tel qu’il l’imagine.

Pour finir, les toiles de Vincent Van Gogh nous offrent, dans leur splendeur et leur mystère, une myriade de possibilités, ou, devrais-je dire, un peu d’infini.

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Champ de Blé aux Corbeaux, Vincent Van Gogh, huile sur toile, 1890, VanGoghMuseum, Amsterdam

 

 

 

 

 


*Au passage : allez à l’Orangerie, c’est un musée qu’on oublie souvent, ou sur lequel on fait une impasse quand on est à Paris, mais ses collections des XIXe et XXe siècle sont très riches, et la section réservée au Douanier Rousseau est formidable. L’expérience qu’on peut avoir en pénétrant la salle des Nymphéas de Monet constitue à elle seule une immersion dans un monde irréel qui vaut le coup d’être vécue, une sorte de plongée sous-marine involontaire mais fascinante… Oui, vraiment, allez-y !

Hello, is there anybody in there ?

Ahoy there !

New Year is on its way, and with it, New Year resolutions. My main resolution this year is to sort myself out, to get better for good.

Why, you may say, do you want to get better ? Is something wrong with you ?

Though I have never been through the process of getting a diagnosis, I can say that I have been battling mental illness for a few years, in fact I would say a good six years straight, maybe longer. I am not depressed, but I have depressive tendencies and I go from one end of my emotional spectrum to the other over very short periods of time, and rather frequently, thus being completely elated for multiple hours and then crying endlessly for a few more, all on the same day. I have very low self-esteem and self-confidence, I have body image issues (eating problems ensue) and a lot of anxiety as well as nostalgia, even though I am currently very happy with my life and I have a wonderful entourage I am ever so grateful for (Thank you guys ! I love you so much !). These mental problems result in physical problems too : I have been battling very bad eczema on my hands and wrists for over two years, I often have stomach pains, and I sometimes have breathing problems, too.

The result of this is that it parasites my professional and personal life : I flee loneliness more than all other things, if I am alone at night I (irrationally) delay my bedtime out of some kind of anxiety, I try and fill the feeling of emptiness I get in the pit of my stomach by eating a lot, and very fast, and then I feel guilty for eating so much (I never go to the extent of purging, however, due to my fear of damaging my body and my fear of sickness), I feel an urge to tidy or clean my flat because I feel disorientated and I also need to keep my mind busy, which chores seem to help with, as well as watching mind numbing videos on the internet, sometimes for hours. I find I rarely resort to one of my favourite activities, reading, because, when I am feeling down, I lose my appetite for books, which have always been an object of pleasure and curiosity for me, and, more recently, they have become an object of study and work, too.

It has become clear to me, over the last few days, that I must seek some help with these problems and that I should work on myself, because now that my “real” life has started, professionally and personally, my mental struggles are becoming a real problem and I fear that they might prevent me from reaching the goals I so dearly wish to achieve. Helping myself would allow me to thrive in my professional life as well as my personal life, and I am hoping to be able to start anew, without this (irrational) pain and sense of loss.

It is hard to write about my struggles and to make them public, especially since very few people know about this, but if this can also help other people, then that would be wonderful. I intend to seek professional help as soon as possible, and I will keep track of my progress on this page.

For now, it is time for me to get some rest, but first : time for a cuppa !

That’s all folks !

Speak to you very soon,

Daffy

Fermat veut vous tuer – Episode 3

[Pour l’épisode 1, c’est par ici, pour l’épisode 2, c’est par .]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 3

Comment la Fermatation s’est installée dans les geôles de Fermat

            L’histoire est, en quelque sorte, anecdotique : un soir, alors que le proviseur flânait sous les étoiles dans son plus beau pyjama, murmurant la Varah* à mi-voix, son pied heurta un lourd objet en métal. Malgré la douleur qui envahissait ses orteils, il s’efforça d’inspecter la chose. Il s’agissait d’un anneau rouillé qui servait de poignée à une trappe vieillie, dans le sol, et ornée d’un sceau de cire sur lequel on pouvait lire une mystérieuse inscription : « Ruines antiques** – pratiques pour y enfermer les indésirables. » Dubitatif, le proviseur décida tout de même de briser le sceau et d’ouvrir la trappe grâce à sa force surhumaine – on raconte à ce propos que sa robe de chambre léopard flottait derrière lui telle une cape de super-héro. A la vue d’une longue galerie de cachots humides et obscurs, équipés cependant du strict minimum – des prises électriques et internet, ainsi que des tubes à essai -, bref, à la vue de véritables et authentiques ruines antiques, les yeux du proviseur se révulsèrent et il fut pris d’un rire sardonique – mais pas trop sardonique quand même, car il ne savait pas ce que cela voulait dire -, et, esquissant quelques pas de danse, il réalisa avec joie qu’il avait enfin trouvé un lieu où enfermer les quelques taupins*** qui rataient les concours, certes déjà invisibles, afin que personne n’ait la moindre idée de leur existence. Là, se dit-il, ils pourraient s’employer à préparer et développer un procédé révolutionnaire – mais sans plus, puisque c’était bien les révolutionnaires qu’il visait à éliminer – : la Fermatation.

Les semaines suivantes virent un nombre assez discret d’élèves se retrouver malencontreusement enfermés dans un ascenseur qui ne faisait que descendre. Les pauvres esclaves politico-scientifiques de la Fermatation étaient perdus dans ces geôles et tentaient en vain d’envoyer des appels au secours grâce aux prises internet présentes dans les cachots, mais, comme par hasard, le principal câble wifi avait été sectionné par un ouvrier maladroit lors de « travaux », et ledit ouvrier ne pourrait revenir que trois ans plus tard****. Pendant ce temps, dans les bureaux de l’administration, l’on tentait d’élire un conducteur des travaux pour que ces taupins perdus ne le soient pas pour rien ; il fallait mettre en place la Fermatation, et vite. Comment choisir un homme de charisme, un homme fort, un homme à grande autorité ? On demandait alors à tous les employés de se succéder, dans le self, à la gestion des élèves ayant bientôt fini de manger. Les « Posez les plateaux quand vous avez fini ! » se suivaient, mais ne se ressemblaient jamais. Puis, l’on eut une illumination. Le candidat parfait se détachait de tous ses collègues : il s’agissait de Jeanus-Pascalus, promu grand et redoutable Maître des Ruines Antiques, dont le nom sera à jamais associé à son terrible***** « Allez, allez, on se dépêche ! ».


*La Varah est un chant traditionnel des prépas littéraires de Fermat. On l’entonne lors des grandes occasions, et avant les devoirs surveillés du samedi matin.

**Il y a, en effet, des ruines antiques sous l’internat de Fermat, mais leur accès est interdit aux élèves et au public.

***Ce sobriquet est donné aux élèves en prépa scientifique, généralement mathématique, à cause de leur myopie présumée. La quasi-totalité des taupins réussit un concours, car les écoles d’ingénieur dites “CCP” recrutent massivement – on dit souvent qu’il y a plus de places que de candidats.

****Cette année-là, les internes avaient été privés d’internet pendant plusieurs mois, à cause d’une “fausse manipulation” au début des travaux.

*****C’est évidemment ironique.

Fermat veut vous tuer – Episode 2

[L’épisode 1, c’est par ici.]

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 2

Comment Igor Plateauman a pris part à la Fermatation

            Lors de son embauche, l’administration décida qu’Igor Plateauman portait bien son nom : en effet, ils lui demandèrent d’éliminer ses victimes en leur tranchant la gorge à coup de plateaux ébréchés, et, pour rajouter au glauque de la situation, les plateaux devaient être humides*, comme si personne n’avait pris la peine de les sécher après les avoir nettoyés – effet de dégoût garanti. Mais il fallait qu’Igor Plateauman restât discret, qu’il ne tuât pas trop d’élèves d’un coup, et surtout, surtout, que personne ne se rendît compte qu’il n’était pas agent de cantine mais tueur à gages infiltré. Pour cela, on mit sur pied une stratégie très précise : il devait faire son apparition, tous les midis, dans la queue du self, l’air concentré, pousser des plateaux, comme s’il voulait les ranger quelque part**, et, ce faisant, rouler sur les pieds des gens qu’il ne devait pas tuer, afin qu’ils soient marqués par un signe distinctif et protecteur – cette idée peu commune était tirée d’un passage de l’Ancien Testament dans lequel les hébreux mettent une croix rouge sur leur porte pour ne pas subir le châtiment de Dieu, tandis qu’il tue le fils aîné de ceux qui n’ont pas marqué leur porte de sang – puis, il devait arriver à isoler ceux qui n’avaient pas subi le supplice de la roue du diable à plateaux, et les égorger en chantant l’hymne américain suivi de l’Internationale à l’envers et en faisant le signe de croix***, bref, l’exorcisme habituel qui permet de venir à bout de tout communiste récalcitrant.

Mais comment, demanderiez-vous, comment allait-il faire pour isoler ses victimes ? Question bien légitime. Il devait s’arranger pour souffler très discrètement sur leur verre, afin qu’il tombe, et que, transis de honte, ils aillent chercher la célébrissime balayette à verres cassés, dans une salle obscure derrière les cuisines. Là, il les attendait, l’œil brillant et sanguinaire, dans une demi-obscurité, avec, à la main, un plateau ébréché. L’élève entrait dans la pièce, les joues encore empourprées par l’embarras que lui avaient causé la chute du verre et le « Ooooolé !!! » qui s’était élevé dans tout le self, puis, rapide comme l’éclair, Igor frappait, entonnant ses horribles chants expiatoires.

Hélas, ce n’était que la théorie de cette stratégie et le fantasme d’Igor Plateauman, qui avait bien des progrès à faire. Ses bilans de fin d’année étaient bien maigres : il avait reçu ses gages mais n’avait tué personne, Fermat grouillait encore de communistes, déclarés ou non, et malgré les séances d’hypnotisme-haïku**** tenus par le proviseur pendant les conseils de classe, la situation ne faisait qu’empirer. On décidait alors de mettre en œuvre un plan B, qui n’était pas des moindres : prétexter des travaux***** dans le lycée pour créer une zone d’endiguement du communisme, et utiliser Igor Plateauman comme un leurre pour attirer les étudiants concernés dans ses filets. Il devait, alors, tout miser sur son apparence de mafieux russe : il n’était, certes, pas Poutine, mais il avait tout de même un regard menaçant – mais pas trop –, des cheveux blonds, et des tatouages plein les bras. Cela suffirait. On le posta alors à un endroit stratégique, près de l’entrée de la cour des prépas, mais, surtout, près d’une petite ouverture dans la tôle blanche bordant la zone d’endiguement. Il devait parler russe, d’une voix grave et (presque) sensuelle, mimer la faucille et le marteau avec ses mains,  et, lorsqu’un curieux communiste, pensant avoir trouvé en lui quelque fabuleux camarade, s’approcherait, l’envoyer d’un coup d’épaule bien placé dans le décor, c’est-à-dire derrière la tôle.


*Les plateaux du self de Fermat étaient, en effet, toujours humides… et souvent ébrechés.

**La personne dont est inspirée le personnage d’Igor Plateauman faisait, en effet, son apparition, TOUS les midis, dans la queue du self, avec ses plateaux.

***Je remercie Anne-Sophie pour cette idée.

****A l’époque, le proviseur de Fermat, qui travaille maintenant dans un autre établissement, faisait VRAIMENT un discours de début d’année, qui finissait VRAIMENT par la lecture d’un poème, bien souvent un haïku.

*****Un très grand chantier a commencé dans le lycée lorsque j’y étais, et n’est pas encore terminé.

Fermat veut vous tuer – Episode 1

Fermat veut vous tuer : Igor Plateauman, Endiguement du communisme et Fermatation.

Episode 1

Définitions préliminaires :

Igor Plateauman : Igor Norbertson Plateauman, ch’ti de parents belges, d’apparence de mafieux russe qui a passé quelques années en taule. Vers 2010, il a la quarantaine, il est petit, blond aux yeux clairs, le regard perçant, et des tatouages plein les bras. Porte une blouse d’employé de cantine, pousse des plateaux. Peu bavard.

Endiguement du communisme : « Containment ». Le communisme est vu comme une épidémie par Fermat qui perpétue l’œuvre que les Etats-Unis avaient débuté après la seconde guerre mondiale. La zone d’endiguement correspond à la « zone de travaux » érigée en 2014. Personne ne sait ce qu’il s’y passe.

Fermatation : Processus développé par Fermat pour rendre la nourriture dégueulasse, dans le but d’affaiblir les élèves, puis, ultimement, de les tuer, surtout s’ils sont communistes. Mise au point dans les geôles de Fermat, « ruines antiques » situées sous l’internat, desquelles on ne ressort jamais ; heureusement, seuls les taupins ratés y atterrissent.

Discours dit « de l’excellence » : Prononcé en début d’année par le proviseur de Fermat, pour faire fuir les élèves les plus divergents et les plus faibles, en leur rabâchant qu’ils sont l’excellence. Il permet également de rallier les professeurs à la cause de l’endiguement, en les hypnotisant grâce au traditionnel haïku de début d’année.

Déjaculation : La dernière innovation de la Fermatation, très semblable à l’éjaculation précoce ; si les communistes sont victimes de déjaculations à répétition, ils ne pourront pas séduire – ni se reproduire – à cause de leur réputation, et ainsi, ils contamineront moins de gens, et le communisme connaîtra alors une extinction « naturelle ».

André Smeagol Poubelleman : Nouvel acolyte d’Igor Plateauman, vêtu, comme ce dernier, d’une blouse d’employé de cantine, peu bavard. Un air de hobbit ayant vécu un demi-millénaire. Pousse des poubelles de manière suspecte.

Introduction :

Notre histoire commence après l’effondrement de l’URSS, en 1991. Les Etats-Unis sont enfin venus à bout de leur Etat-ennemi, et ont plus-ou-moins réussi à endiguer le communisme. De plus, le mythe stalinien s’autodétruisant en Europe depuis le XXème congrès du PCUS en 1956, la contagion communiste semble enrayée ; le virus tend à disparaître de notre atmosphère. Cependant, quelques cellules souches se sont mises en sommeil, éparpillées d’un bout à l’autre du continent européen. Certaines d’entre elles sont à Toulouse, choisie pour son nom : « la Ville rose », ville qui pourrait vite tourner au rouge, à condition d’en ôter le blanc – le royalisme – restant. Vers 2010, les cellules souches commencent à s’éveiller et à cibler, pour se développer et se multiplier, des organismes d’êtres encore en développement : des adolescents. Or, ces adolescents fréquentent les lycées du centre-ville toulousain, et les plus intelligents comme les plus sournois d’entre eux, les plus aptes à réactiver le communisme, s’orientent vers des classes préparatoires. Et puisqu’il s’agit d’éradiquer ce qu’il reste de blanc dans la ville rose, ils vont en Prépa Chartes, à Fermat, prépa réputée pour son royalisme et ses traditions, dans un lycée réputé pour son public élitiste, souvent droitiste. Bref, la Chartes Toulousaine Raymond VII, et, pour des raisons numériques, l’ensemble de leurs acolytes HKH, forment l’environnement idéal pour un redéveloppement de la contagion communiste, subversive, et inévitable.                                                                                                                  Or, Fermat s’aperçoit de ceci : les Chartistes et les HKH, peu nombreux, sont faciles à surveiller. Leurs professeurs, hypnotisés par le proviseur et son discours de l’excellence, sont les yeux et les oreilles de l’administration. Des comportements suspects, voire inquiétants – gauchistes, voire révolutionnaires, sont repérés. La solution repose alors sur l’embauche d’un spécialiste en la matière, qui peut passer inaperçu, autant parmi les employés lambda et anonymes de Fermat, que parmi les communistes ; un tueur à gage – qui s’avère, plus tard, être relativement inefficace – : Igor Plateauman.

Créations littéraires

Cette “Section Litté” diffère des autres sections de mon blog. En effet, celle-ci est dédiée à mes créations littéraires. La première que je souhaite partager avec vous est une histoire en plusieurs épisodes, que je n’ai (malheureusement) jamais terminé. Il s’agissait d’une histoire satirique des dessous du Lycée Fermat (côté prépa), inspirée – de loin – de faits et de personnages réels, tournés en dérision, non pas par moquerie ou par critique – je garde un excellent souvenir des trois années que j’ai passées à Fermat, mais par envie de divertir : je publiais mes histoires sur la machine à café de Fermat, à la vue de tous, comme le faisaient les journaux satiriques Khôlloscoop et Guillotin, à la même époque.

J’augmenterai mes textes originaux de notes afin d’éclairer ceux et celles qui n’étaient pas à Fermat au même moment que moi, et qu’ils puissent les comprendre plus aisément.

Bonne lecture, et rigolez bien !

Daffy (ou, d’après mon pseudonyme fermateux : Sancti Fusti)

 

Bi, mais

Une récente étude faite en Grande Bretagne a montré que 49% des jeunes de 18 à 24 ne se considéraient pas à 100% hétérosexuels.

Lien vers cette étude

Certains diront que ces chiffres sont dus à un effet de mode, d’autres à un changement de la société – ce qui est permis aujourd’hui l’était moins dans les années 1990, et l’était encore moins dans les années 1950 -, d’autres encore à un changement d’état d’esprit : on fait plus attention à ses besoins, on est plus à l’écoute de son corps, de ses envies, donc on accepte plus de sortir d’une sexualité hétéronormée. On commence également à comprendre et à accepter que l’orientation sexuelle est un spectre, et non pas un système binaire hétéro/homosexuel.

En tout cas, il me semble que le résultat de cette étude est une nouvelle formidable, non pas que l’hétérosexualité soit une norme détestable, mais la reconnaissance d’une orientation sexuelle autre que l’hétérosexualité ET située sur un spectre est, pour moi, un réel progrès social. En fait, cette étude remet en cause la notion de norme, lorsqu’on parle d’orientation sexuelle. Elle montre que la norme est soit la bisexualité – à tous les degrés possibles – soit l’absence de norme. Il faut cependant remarquer que l’échelle de Kinsey, sur laquelle s’appuie cette étude, a ses failles : elle ne prend pas en compte d’autres parties du spectre, entre autres la pansexualité et l’asexualité, asexualité qui elle-même se décline en degrés.

Outre les résultats de cette enquête, ce dont je veux parler ce soir, c’est la manière dont la société, les autres, essaient de façonner notre orientation sexuelle, alors que celle-ci nous est personnelle, intime.

A commencer par cette panoplie de mots, de termes, de désignations. Des désignations qui simplifient peut-être les choses, qui les rendent plus claires pour tout le monde, certes, mais des catégories tout de même, cloisonnées, étanches, dont il ne faut pas sortir. Tu as dit que tu étais hétéro quand tu avais 15 ans ? Alors tu ne peux pas être bi, homo ou asexuel à 30 ans. T’as dit que tu étais hétéro, t’es hétéro, c’est tout. Tu peux pas te tromper là dessus.

Non mais on rêve !

Ensuite, il y a cette façon dont on vous explique que vu votre look, votre comportement, votre entourage – et que sais-je encore ? Votre accent ? – vous êtes clairement de telle ou telle orientation mais c’est juste que vous ne vous l’êtes pas encore avoué. Je crois que nous sommes beaucoup à avoir été coupables de ce genre d’assertion, et que l’essentiel est de comprendre que l’habit ne fait pas le moine, et surtout pas en termes de sexualité.

Puis, il y a ces gens qui vous expliquent que votre orientation sexuelle n’existe pas, que c’est pas vrai, que vous n’en avez aucune preuve. Attendez – depuis quand doit-on prouver quoi que ce soit sur notre sexualité ? Ou sur notre identité en général ? Doit-on prouver qu’on a les yeux de telle couleur, qu’on aime tel peintre et qu’on déteste les légumes ? Et aujourd’hui, en France, existe-t-il un délit lié à l’orientation sexuelle qui demanderait que celle-ci soit de l’intérêt de qui que ce soit d’autre que de soi-même ?

A toutes ces questions, il n’y a qu’une seule réponse, je vous laisse la trouver.

Beaucoup de ces maladresses sociales viennent de clichés qu’il est important de casser, de représentations sociales encore trop figées qu’il faut que nous arrivions à faire évoluer, tous ensemble, par le dialogue. Alors, c’est sans méchanceté qu’à tous ceux qui veulent choisir l’orientation sexuelle des autres, ou qui veulent peut-être choisir la mienne pour moi, à cause de ces clichés, je dis ceci :

Je suis bisexuelle, mais…

… ce n’est pas pour faire mon intéressante,

… je n’en suis pas moins fréquentable,

… je ne suis pas malade,

… je ne suis pas indécise,

… ce n’est pas de la curiosité,

… ce n’est pas une phase,

… je ne suis pas attirée par tout le monde,

… je n’ai pas un terrain de chasse deux fois plus grand,

… je ne refoule pas mon homosexualité,

… je ne nie pas mon hétérosexualité,

… ça n’a pas d’incidence sur ma fidélité,

… ça ne met pas en danger ma vie de couple,

… ça ne change pas qui je suis,

Et, surtout, je suis bisexuelle, mais je ne me résume pas à mon orientation sexuelle.

Daffy